Benoît Mernier – La forme en quête de naturel

(c) Isabelle Françaix

En juin 2012, lors de notre rencontre, Benoît Mernier peaufinait l’écriture de son deuxième opéra qui sera créé en mars 2013 à La Monnaie : La Dispute, d’après une pièce en un acte de Marivaux, « très étrange, moderne et dérangeante ». Le théâtre le porte, comme toute contrainte formelle qui demande à la musique de trouver dans cette rencontre ses chemins de traverse. Grâce aux exigences de la substance théâtrale, le compositeur se sent allégé du surmoi qui peut paralyser l’écriture : « La musique donne un autre sens à la pièce que celui divulgué par le texte. Cependant, elle est tenue d’en comprendre le concentré, la liqueur filtrée par la lecture-relecture du dramaturge, du librettiste, du metteur en scène et du compositeur. C’est très excitant, car me voilà naturellement obligé d’écrire chaque note dans un rapport étroit avec ce sens-là. L’opéra est l’exact opposé d’un préalable formel. Au contraire, la forme surgit dans l’écriture, à partir de la réflexion théâtrale. Chaque son lui donne corps. Je me permets donc d’écrire certaines choses qu’il me serait impossible de destiner à un quatuor, par exemple. »

Cette prise de conscience des nœuds existant entre une conception formelle, une pensée musicale et son application, Benoît Mernier la relie à l’écriture des Niais de Sologne, pièce pour petit ensemble instrumental créée par Musiques Nouvelles en 2000, sous la direction de Fabian Panisello, et qui figurera dans le coffret-anniversaire des 50 ans de Musiques Nouvelles, porté par le label Cypres.

Les Niais de Sologne ont été à la pointe d’un travail qui fut sans doutele plus conceptuel, abstrait et formel de ma pratique de compositeur. A cette époque j’étais passionné par le principe de modulation de tempo. Pour une même vitesse, la pulsation donne l’impression que le rythme est plus rapide ou plus lent. En écrivant cette pièce, je voulais créer une abstraction formelle grâce à ce principe rythmique. Certains compositeurs passent leur temps à ne faire que ça : ils travaillent sur des esquisses six mois durant avec des plans, des grilles de hauteur et de temps, puis une fois leurs formes faites, ils les remplissent très vite. Je travaille d’ordinaire tout à fait a contrario, guidé par le naturel.

Pour moi, la modulation de tempo, utilisée ponctuellement, permettait de créer dans une pièce une impression de flexibilité temporelle contrôlée similaire à l’improvisation. L’improvisation, soit, mais lorsqu’on l’envisage pour huit musiciens, il faut portant l’organiser ! C’est une technique qui, poussée à l’extrême, m’a éclairé très vite sur le hiatus entre le discours naturel que j’espérais et la grille préformée que j’avais élaborée. Plutôt que d’envisager des compromis ou tordre les choses, j’ai cherché un troisième niveau de travail. Ne pouvais-je trouver une sorte de méta-improvisation : une improvisation retravaillée qui donne le sentiment d’un discours improvisé ? Cela me renvoyait à la question essentielle : »Pourquoi essayer d’être formel ? », ou plus précisément : « Pourquoi cette manière de penser la forme ? Sans en arriver au niveau de pensée structuraliste, c’est pour cette pièce que j’ai réalisé les plus beaux diagrammes analytiques ! Je pourrais en faire une belle conférence en expliquant les rapports temporels… mais l’intérêt n’est pas là. Il s’agissait plutôt  de me coltiner à une manière de penser la musique aujourd’hui et de prendre acte de la tension résultant entre la préoccupation formelle et la volonté d’une éloquence discursive que je souhaitais naturelle. D’où la question: « Où est ma voie à moi » !

Avec notre étonnement, le champ du dialogue est largement ouvert, quitte à pousser Benoît Mernier dans ses derniers retranchements, bien loin d’y trouver un cul-de-sac.

(c) Isabelle Françaix – Benoît Mernier à son piano, restauré par Stéphane Collin –

Vous désiriez vous confronter à la forme pour légitimer votre naturel ?

Exactement ! Et mené par ce surmoi qui était le lot de beaucoup de compositeurs (surtout de ceux dont la génération me précédait) : celui de la modernité et son cortège : complexité, formalisme, pré-formalisation, négation de l’intuition ou de l’arbitraire. J’ai distillé tout cela progressivement jusqu’à ce que je me demande ce qui était le plus important : se légitimer par rapport à cette idée de la modernité ou simplement essayer de se trouver soi-même. La seconde option ne veut pas dire : « ne pas travailler » ! Le surmoi avait tendance à affirmer : « Si tu ne fais pas ce travail de formalisation, tu es gagné par la paresse ou par un hédonisme facile : celui de l’improvisateur qui jouit des sons produits instantanément. » Certes, la composition ne se définit pas dans l’instant ; il existe clairement une distance entre l’écrit, le moment d’écriture et l’interprétation… mais suspecter l’hédonisme comme une fuite vers la paresse est une idée sournoise.

 Les Niais de Sologne ont pour moi une importance loin d’être négative. En l’écrivant, j’ai appris beaucoup sur moi-même et sur ce rapport entre forme et naturel. J’ai le sentiment que cette pièce sonne avec sincérité grâce au travail de pliage que j’ai dû opérer par rapport à cette idée de formalisation préalable. Le titre que je lui ai trouvé à la fin de mon travail  en est sans doute un peu le reflet.

 Les Niais de Sologne sont aussi une pièce de Rameau qui n’a rien à voir avec ce que j’ai écrit. Mais il s’agit d’une expression qu’on utilisait au XVIIIe, comme l’indique un dictionnaire de l’époque : « Le niais de Sologne est celui qui se trompe à son profit. Ces matois qui font les niais et entendent bien leur compte et qui souvent trompent les autres. »

Voilà qui me convenait tout à fait : mon travail préformel ne laissait présager en rien ce que la pièce allait devenir : une danse un peu drôle à la toute fin. Ce titre évoque aussi la fidélité à soi-même : s’agit-il d’être fidèle à une pensée purement formelle ou à un imaginaire libre et arbitraire ? N’est-ce pas plutôt  la quête de la pointe même de l’imaginaire, qui se donne les moyens d’un dépassement ?

Au bout du compte, même si j’ai peu réutilisé ce procédé par la suite (ou du moins de façon moins contrainte), j’ai découvert qu’une certaine manière de travailler, en affrontant la forme, permettait de me dépasser. La musique ne va pas nécessairement là où on la croyait se diriger et elle trouve une troisième voie. Il faut l’accepter et l’assumer.

André Gide n’écrivait-il pas dans La porte étroite : « Il est bon de suivre sa pente pourvu que ce soit en montant » ?

C’est cela : je ne suis pas mon penchant naturel qui serait d’écrire note après note dans un flux chronologique et sensoriel, mais j’essaie d’avoir un préalable formel avec lequel je dois me démener pour plier mon discours, ou plus exactement plier l’enveloppe formelle que j’envisage, et trouver avec ce qui me vient naturellement une sorte d’harmonisation.

(c) Isabelle Françaix

Cela nécessite aussi une certaine audace, comme celle d’Oedipe sur la route qu’Henry Bauchau conduit à « suivre son propre vertige ». Avez-vous l’impression de suivre le vertige de la musique ?

 Celui de mes propres craintes en tout cas…

La musique vous maintient-elle sur une crête ?

L’ambivalence est permanente dans les émotions, dans le réel… C’est passionnant et difficile. Nous y sommes toujours confrontés, même dans les moments de plénitude… L’ombre et la lumière sont mouvantes. La musique est pour moi le moyen idéal d’en rendre compte. Elle n’enferme pas la compréhension. Chacun peut la percevoir différemment. Elle est indicible. Toute tentative de formalisation ne peut lui ôter cette essence. Si cela était, il y aurait un problème. Nous serions passés à côté de quelque chose, quelque chose de fondamental.

Propos recueillis par Isabelle Françaix

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s