Jacques Leduc – Compagnon chevalier

Jacques Leduc (c) Isabelle Françaix

« Notre langage personnel doit pouvoir se nourrir du compagnonnage des autres. »

Jacques Leduc

 La noblesse du Chevalier Jacques Leduc (anobli en 2001) se reconnaît tant à la valeur morale et intellectuelle de ses propos qu’à l’amour sincère de la beauté et de l’élévation qui régit sa musique. Humour, espièglerie et tendresse émaillent des œuvres qui folâtrent volontiers avec le classicisme. Pied de nez à l’académisme, sans être délurées, ses pièces cultivent l’échange intelligent : un humble et inventif dialogue formel qui débusque la fantaisie sans négliger la rigueur. D’Impromptus (1964) en Bagatelles (1978), de Sortilèges africains (1966) en Sonnerie gauloise (2008), de Pochades (1977) en Badinerie (1999), de Poèmes de mon Isba (1975) en Fêtes galantes (1966), ou de Regrets (1975) en Burlesque et autres bizarreries (2009), son œuvre compte à ce jour plus de 80 opus pour ses 80 printemps, puisque Jacques Leduc est né le 1er mars 1932.

La composition, nous confie-t-il, ne l’a jamais quitté, même si sa vie familiale et ses nombreuses fonctions l’ont entravée tout un temps. Directeur de l’Académie d’Uccle, professeur (successivement d’harmonie, de contrepoint et de fugue) au Conservatoire Royal de Bruxelles, recteur de la Chapelle musicale Reine Elisabeth, président de la SABAM, de l’Union des compositeurs belges, et, en 1992, de l’Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique, Jacques Leduc impose pourtant à son travail un rythme soutenu et une riche diversité, développant des pièces symphoniques et concertantes, de musique de chambre ou pour solistes.

Le 26 avril 2012, l’ensemble Musiques Nouvelles créait, sous la direction de Jean-Paul Dessy, une de ses dernières œuvres, lors d’un concert en son honneur à l’Académie royale de Belgique. L’enregistrement de cette pièce fera partie du coffret-anniversaire des 50 ans de l’ensemble, à paraître chez Cypres le 6 décembre 2012.

Répétition d' »Echanges » de Jacques Leduc (c) Isabelle Françaix

Echanges n’est pas une œuvre de commande. C’est moi qui ai pris la décision de l’écrire. Jean-Paul Dessy voulait une œuvre nouvelle mais il m’a laissé l’entière liberté de choix. Je me suis toujours fort intéressé à la guitare ; j’ai écrit des pièces pour guitare seule (dont l’une a eu jadis un prix en Italie), ou pour chant et guitare… et je voulais dédier à cet instrument une sorte de mini-concerto en un mouvement, accompagné de cinq cordes (violon, alto, violoncelle, contrebasse) et de cinq vents (flûte, hautbois, clarinette, cor et basson),  sous forme de dialogue. Ce n’est pas l’émotion, ni l’affect qui guident mon écriture mais bien davantage l’objet lui-même, et sa forme.

Voici pour nous l’occasion de rebondir et d’entamer nos échanges…

Est-ce donc, Monsieur Leduc, ce qui vous apparaît en posant sur votre écriture un regard rétrospectif ?

L’inventivité structurelle me motive. Je n’ai jamais été inféodé à une école ni à un style particulier. Il fut un temps où il fallait écrire sériel. Loin de moi cette injonction directive ! Je constate avec plaisir qu’aujourd’hui nous nous sommes dégagés de ce dogmatisme. Ma musique n’est pas avant-gardiste, mais je me suis toujours intéressé aux musiques d’aujourd’hui. A 20 ans, sans doute excluais-je certaines choses. Cet âge est souvent rigoriste et intransigeant. J’adorais Bartók, Stravinsky, Messiaen bien sûr, et ce grand mélodiste qu’était Poulenc… Je suis très attiré par la culture française et affectivement tenté par l’héritage debussyste et ravélien. 

Mes affinités sont mouvantes et évolutives. J’ai beaucoup d’admiration et d’amitié pour Pierre Bartholomée qui s’est ouvert à toutes sortes de styles différents. Nous nous sommes connus quand il avait 14 ans et moi 19, il y a soixante ans. Nous avons pris des chemins différents, en gardant toujours cette écoute, cette connivence et cette affection réciproques. Rencontrer des personnalités qui nous enrichissent est passionnant : nous ne vivons pas seuls et les autres nous apportent tellement !

Jacques Leduc (c) Isabelle Françaix

Qu’est-ce qui guide votre pensée musicale ?

Le professionnalisme. Il faut se lancer dans la créativité en assurant ses arrières, c’est-à-dire par une connaissance technique approfondie. J’appartiens à cette génération qui a reçu une éducation académique au conservatoire : l’harmonie, le contrepoint, la fugue, la composition, l’orchestration. Tout cela est un peu remis en question aujourd’hui. La structure des études a été modifiée et je ne me prononce pas sur le bien-fondé de ces décisions. Ce que j’ai appris, en ce qui me concerne, m’a beaucoup servi pour écrire. J’ai acquis une technique d’écriture qu’il m’a certes fallu développer et raffiner pour l’ouvrir à d’autres perspectives. Cependant, le sens de la construction (qu’il s’agisse de l’écriture d’un quatuor à cordes ou d’une symphonie) se base sur une tradition qui peut être revivifiée. Henri Pousseur a reçu un prix de fugue au conservatoire de Bruxelles ! On peut donc très bien larguer les amarres à partir d’études académiques, et voguer très loin.

Le professionnalisme est indispensable, qu’il soit basé sur une tradition académique ou, à partir d’une étude approfondie des langages d’aujourd’hui, sur une analyse de partition (Jean-Marie Rens et Jean-Pierre Deleuze sont de merveilleux analystes qui ont développé ce sens de l’approfondissement de l’étude des langages), ou bien encore sur une écoute attentive et répétée.

La beauté, en musique, signifie-t-elle quelque chose pour vous ?

C’est éminemment subjectif ! De gustibus et de coloribus… vous connaissez l’adage. J’aurais bien du mal à vous donner ma définition de la beauté. Je suis touché par un lever de soleil, par la nature, le sourire d’un enfant, une mélodie, une page de Mozart ou de Bach, le raffinement de Debussy, le chatoiement sonore de Ravel… C’est indéfinissable. La lecture d’un ouvrage poétique me transporte : Baudelaire, Verlaine parmi les plus anciens.

Recherchez-vous la beauté dans votre propre musique ?

Bien sûr ! Fatalement ! J’essaie fort modestement. Nous parlions de Poulenc. C’est un mélodiste extraordinaire. On n’écrit plus aujourd’hui dans ce langage tonal un peu développé, mais  il me ravit souvent. Récemment, j’ai vu la merveilleuse exposition de Munch à Paris, et celle de Fra Angelico où s’ouvre le paradis ! Je crois avoir le bonheur de pouvoir m’extasier et m’émerveiller devant beaucoup de choses. Les œuvres d’art, le commerce des gens, l’amour, sa beauté, la nature qui s’éveille…

La créativité artistique vous incite à demeurer dans l’action. C’est un facteur de jeunesse. J’ai le grand bonheur de pouvoir garder l’esprit en éveil et de m’intéresser aux jeunes générations.

Au XXIe siècle, que signifie pour vous le mot « contemporain » ?

Son sens est très large et très ouvert. Le miracle, c’est que nous constatons une coexistence pacifique de différents modes de pensée. Avec le recul, il nous paraît que les autres époques étaient plus univoques. Aujourd’hui, grâce aux moyens modernes de connaissance, après l’imprimerie, l’extension des bibliothèques, les universités et les voyages, l’intrusion de l’internet nous permet d’avoir une contemporanéité exemplaire. Nous prenons connaissance de l’extrême variété de la pensée contemporaine.

Lors de la première moitié du XXe siècle, pensez que des compositeurs comme Sibelius, Richard Strauss mais aussi Webern, Berg, Stravinsky et Ravel ont coexisté ! Si vous leur aviez posé la question…

Jacques Leduc (c) Isabelle Françaix

Vous avez enseigné pendant 40 ans. Quels conseils donneriez-vous aujourd’hui à un jeune compositeur, et plus largement à tout jeune musicien ?

J’ai enseigné au Conservatoire pendant 40 ans, à la Chapelle musicale Reine Elisabeth et dans les académies de musique. J’avais une vingtaine d’années quand je suis entré comme professeur de piano et de solfège à l’Académie de musique d’Uccle, dont je suis devenu le directeur.

Quand j’étais professeur de fugue au conservatoire, le premier prix de cette spécialité donnait accès à des études supérieures de composition et de direction d’orchestre mais surtout à la direction d’une académie de musique. Plusieurs de mes élèves ambitionnaient un tel poste dans leur ville de naissance. Je leur répondais toujours : « C’est bien et légitime car vous devez pouvoir gagner votre vie, surtout si vous fondez une famille. Mais, de grâce, restez avant tout des musiciens ! Quelle que soit votre activité instrumentale (pianiste ou musicien d’orchestre), que vous soyez chanteur, chef ou compositeur, faites de la musique avant toute chose ! Soyez avant tout des créateurs et/ou des interprètes, et vivez la musique. »

Il faut rester attentif à ce qui se passe, quelle que soit notre formation. Restons ouverts à toutes les orientations.

Il est crucial évidemment de se forger un style et l’on ne peut se contenter de faire des pastiches. Mais notre langage personnel doit pouvoir se nourrir du compagnonnage des autres. On ne peut rester obtus. L’écoute attentive et l’analyse permettent à notre écriture d’évoluer. Le plus bel exemple est celui de Stravinsky, qui à la fin de sa vie, a recueilli l’héritage de Webern, même si les musiques sérielles n’étaient pas sa tasse de thé. Un compositeur doit se forger un langage personnel, ancré sur une connaissance du passé et du présent, et ouvrir la porte à l’avenir…

Propos recueillis par Isabelle Françaix

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