Stéphane Collin – Mieux vivre

Stéphane Collin (c)Isabelle Françaix

« Mais qu’est-ce qu’une flamme, ô mes amis, si ce n’est le moment même ? » Paul Valéry – L’Âme et la Danse

 Dans le jardin de Stéphane Collin trônent « un olivier avec une terrasse autour » et trois boxers exubérants qui, plutôt que de vous alarmer, jaugent avec bonhomie votre capital sympathie. Chaleur, humour, joies simples du quotidien rythment le temps dans la chaumière près de Louvain, qu’il partage avec sa compagne et ses chiens. Sur chaque parcelle de son domaine, Stéphane Collin a la main, creusant un étang où s’ébattent des carpes koi, bâtissant un petit chalet, s’aménageant un atelier pour y restaurer ses pianos favoris, les Bechstein fin-de-siècle. L’amour des belles choses, en harmonie avec la nature, s’ancre chez lui dans une tranquillité féconde dont il maîtrise l’énergie avec une intelligente courtoisie, conscient du fragile équilibre des jours et des heures. La composition musicale ? Comme la patience de l’artisan, dont la main s’est formée au contact de la matière, Stéphane Collin ne la sépare pas d’un art de vivre : « Entre le désir de partager les belles choses de la vie musicale et l’orgueil du compositeur isolé dans son ego, j’ai choisi un autre chemin…», dit-il en caressant le museau de ses chiens.

L’heureuse diversité de son parcours musical témoigne d’une ouverture jouissive au-delà des genres. Stéphane Collin est avant tout un autodidacte averti. « J’ai toujours étudié seul. J’ai appris l’harmonie en analysant les accords des chansons des Beatles, et la musique… bien plus tard ! » Formé un peu tardivement à l’académie de Verviers et au Conservatoire de Liège, il pratique autant le classique que le jazz, la musique pop ou la musique de film.

L’Âme et la Danse, dont la première esquisse date de 1989, est très certainement une pièce charnière pour le compositeur, un passage entre le désir de communiquer d’immédiates émotions, tant à l’instrumentiste qu’à l’auditeur, et celui d’épurer toujours plus son langage. L’enregistrement de cette pièce par Musiques Nouvelles (Igloo Records – mars 2008) fera l’objet d’une réédition dans le coffret anniversaire des 50 ans de l’ensemble dont la sortie chez Cypres est prévue le 6 décembre.

 « Cesser d’être clair pour devenir léger » Paul Valéry – L’Âme et la Danse

Stéphane Collin (c)Isabelle Françaix

« A la fin des années 80, je découvrais le plaisir de lire la belle langue française dont je situe l’apogée dans la seconde moitié du XIXe siècle. Mon intérêt est resté accroché aux poètes symbolistes : Baudelaire, Apollinaire, Mallarmé… Valéry est plus tardif, mais il s’inscrit dans cette lignée mallarméenne qui conduit à Saint-John Perse, mon auteur favori. Ce goût du mieux-dire, ce plaisir de l’esprit, de l’abstraction, de la vie altière et subtile m’émerveillent.

 J’ai mis en musique La cantate à trois voix de Paul Claudel en 1991, puis Les Chansons de Bilitis de Pierre Louÿs en 1993. L’analyse approfondie de ces textes était essentielle pour leur bonne compréhension, préalable au travail musical. Mais dès qu’il s’agit de trouver une mélodie qui les épouse, toute attitude intellectuelle est poliment congédiée : c’est le geste purement intuitif, tellement plus complexe, qui revient aux mains des muses.

La structure du texte de Paul Valéry est claire et rigoureuse : c’était un mathématicien du verbe. A cette époque, je désirais réduire le verbe musical à ses composantes les plus essentielles, loin des accessoires de la mode, vite dépassés. L’Âme et la Danse mettait en scène trois hommes en pleine conversation platonicienne autour d’une jeune et émouvante danseuse. Je voulais donc en faire une pièce pour trois hautes-contre a capella. En trois ou quatre jours, j’en avais écrit le premier jet. Ce qui est excessivement rare pour moi ! Mais je désirais à cette époque coller le plus possible à l’élocution française et, comme dans une musique neumatique, le texte me semblait induire très naturellement sa mélodie propre. Je n’ai pas pu réaliser cette pièce avant 1994, quand j’ai quitté Verviers pour Bruxelles. Les hautes-contre
ne sont pas pléthore ! Je suis tombé par hasard sur Jean Fürst, un comédien de théâtre qui s’amusait à imiter Nana Mouskouri le soir chez les copains. Outre l’immédiateté de l’émotion, il avait dans la voix une phénoménale justesse naturelle ! Il ne lisait pas spécialement bien la musique, mais il était doté d’une excellente mémoire. Il étudiait tout par cœur !

Impossible alors de trouver des partenaires qui puissent lui donner la réplique sans dénoter : les hautes-contre formés à l’école classique venaient d’un monde vocal si différent que ça ne collait pas du tout. Lorsque nous avons réalisé, avec Jean-Paul Dessy et Musiques Nouvelles, l’album L’Enfer en trois mouvements, L’Âme et la Danse s’est imposée comme pièce complémentaire. J’ai donc entrepris de réduire les trois voix à une seule, aménagé le texte pour l’occasion et rajouté le quatuor à cordes qui n’existait pas au départ, ainsi que la soprano Nele Peters à la toute fin.

Je dois également confesser que je n’ai pu garder l’intégralité du texte de Paul Valéry.  J’en ai éliminé les propos de nature plus rationnelle et explicative qui appellent moins bien la musique et distendent la pièce. Elle ne devait pas être trop longue. L’ajout du quatuor donne à l’auditeur, je l’espère, la patience nécessaire pour appréhender le texte sans que lui soit infligée l’aridité parfois extrême d’un chant a cappella. »

Stéphane Collin oscille sur un fil tendu entre la rigueur exigeante et la liberté joyeuse, l’hédonisme et la sensualité. L’art, est-il, comme le définit le texte de Valéry, l’ultime garde-fou contre l’ennui de vivre, « cet ennui absolu [qui] n’est en soi que la vie absolue quand elle se regarde clairement » ? En d’autres termes, Stéphane Collin compose-t-il contre l’ennui de vivre ?

Stéphane Collin (c)Isabelle Françaix

Je ne connais pas l’ennui de vivre car toute mon activité artistique de compositeur suffit à m’en tenir éloigné. C’est affaire de pur enthousiasme et, en ce domaine, mes chiens me donnent au gré des jours un exemple indéfectible.

Je compose avec enthousiasme pour mieux vivre et pour partager ces expériences de beauté vécue.

Je revendique mon écriture intuitive. Je ne fais pas de plan à l’avance. J’analyse en l’occurrence celui du texte pour comprendre son essence, mais la musique, je l’écris de gauche à droite : j’entends ce qui sonnera bien avec ce qui précède.

Je ne suis pas de raisonnement mathématique. J’ai derrière moi une cohorte de muses qui dit : « Ça, c’est beau : tu gardes ! Ça, ça ne marche pas : tu oublies » ou « ça c’est bien, mais on va trouver mieux ». C’est la seule chose que j’aie en tête, la seule qui motive mon écriture. Aucune obédience, chez moi, à quelque credo autre que celui de l’esthétique jubilatoire. La beauté, rien que la beauté.

Stéphane Collin (c)Isabelle Françaix

Qu’entendez-vous par beauté, lui demande-t-on avec curiosité ?

C’est évidemment subjectif. La beauté est une qualité que l’amateur accorde à l’objet considéré. Aucune autre définition ne tient la route. Cette qualité se reconnaît à sa conséquence induite, l’émotion esthétique qui témoigne de ce que notre propre vibration est d’accord, c’est-à-dire « en accord » avec celle du monde qui nous entoure. Je sens cela pour les notes : elles sont en accord entre elles, avec le texte, le spectacle et le reste du monde. Un gigantesque accord proprement symphonique.

Quelle a été votre première rencontre avec la musique, poursuit-on dans la lancée ?

Dans ma famille, je suis un OVNI : il n’y avait pas de musicien, loin s’en faut. C’est dans l’église du collège de Jésuites où je suivais mes humanités que, caché derrière un pilier, j’ai ressenti une première révélation. Je m’y étais aventuré pendant une récréation alors que quelqu’un y jouait de l’orgue. C’était trop beau (j’ai appris plus tard que c’était du Bach) ! Je crois que ça a déposé une graine. J’ai chipé un des disques de mon père et je suis tombé sur l’adagio de la toccata, Adagio et Fugue de Bach, pour orgue. Et là, j’ai compris que je deviendrais musicien ! Je devais avoir entre 10 et 12 ans. J’ai commencé par la guitare électrique. J’ai fait de la batterie et de la basse, dans les garages, avec les copains. Je jouais au bal le samedi. Ensuite, le piano et le cursus classique.

C’est donc par la pratique et le questionnement personnel que vous êtes entré en musique ?

Effectivement. J’ai appris le piano, l’harmonie et la composition en autodidacte, en écoutant les grands maîtres.  J’ai bien suivi des cours, mais je n’ai jamais eu le sentiment de recevoir l’héritage de la tradition.  J’ai dû la retrouver par mes propres moyens.  Ça a été une aventure passionnante.

Comment votre amour de la littérature française a-t-il rejoint votre passion pour la musique ?

J’ai toujours été attiré par la musique vocale, ou par l’aspect vocal de la musique. Toujours est-il que je voulais férocement écrire pour des chanteurs.  Il me fallait donc des textes appropriés. J’ai toujours eu une préférence marquée pour les textes extatiques, et non pour les textes divertissants, distrayants. Les histoires et les intrigues ne m’intéressent pas.  Il y a une dichotomie entre la distraction et l’extase. Dans la distraction, on est tiré hors de soi et de ses problèmes, on est diverti ; dans l’extase, on est à l’intérieur de soi élevé à plus haut que soi. Je préfère les textes extatiques. 

Aujourd’hui, où en êtes-vous de votre cheminement créatif ?

Avec mon dernier album, L’Enfer en trois mouvements, j’ai essayé de réunir en un seul geste musical les divers « genres » de musique que je pratiquais, comme le jazz, le classique, le baroque, la musique contemporaine ou la variété. Selon moi, la différence entre ces  genres ne se situe pas tant au niveau musical qu’au niveau  social.  Je dis toujours : « Quand c’est bien fait, c’est bien fait ».

Tenez, une anecdote absolument fondatrice de ma personnalité musicale : un soir de mon adolescence, j’ai entendu dans un club de jazz enfumé un formidable pianiste, Mc Coy Tyner, autrefois side man de Miles Davis.  Déluge de virtuosité superlative, soirée exceptionnelle, sous la houlette d’un talent dévastateur.  Bon.  Après le concert, le voici au bar, recueillant triomphant les mines patelines de ses admirateurs locaux.  Cependant, dans la salle, une personne totalement anonyme, plutôt âgée, modeste et effacée, se glisse derrière le piano, et se met timidement à jouer, dans un esprit on ne peut plus opposé.  Personne ne l’écoutait, à part moi, subjugué.  Il cherchait, à quatre doigts, pas plus, les plus beaux accords de sa vie.  Il tentait, loin du divertissement auquel nous venions d’avoir droit,  une échappée extatique à laquelle il semblait m’inviter.  Je l’ai suivi, et c’était un des plus beaux moments musicaux de ma vie.  J’ai été transformé, ce jour-là.  Depuis, dans chaque nouvelle composition que j’entreprends, j’essaie de retrouver cette même qualité d’émotion.  C’est un geste proprement essentiel pour moi, bien plus que celui d’adhérer au credo d’une école ou de jouer un rôle que la société attendrait de moi. »

Dans ce cheminement atypique, quelle histoire vous lie donc à Musiques Nouvelles, quels choix ou quels tournants ?

L’ensemble Musiques Nouvelles m’a donné la possibilité de réaliser de nombreuses choses. J’en sais un  gré immense à Jean-Paul Dessy. Tout a commencé en 1994. A l’époque, c’est moi qui avais engagé Jean-Paul : je travaillais sur un album pour une chanteuse pop et j’avais besoin de cordes. C’est Quadro, son quatuor, qui m’a été conseillé. Ensuite, il m’a demandé de faire la transcription d’un concerto de Chopin qu’il jouerait à Mons avec Abdel Rahman El Bacha… J’ai participé par la suite à cet événement organisé annuellement par l’ensemble : Attention musiques fraîches. C’est à cette occasion que j’ai écrit Amours symboliques, un cycle de quatre chansons entrecoupées d’intermèdes musicaux, dont Musiques Nouvelles a fait la création. Puis, il y a eu ce titanesque travail de transcription de L’Opéra du pauvre de Léo Ferré.

Je me suis intéressé très tôt à l’informatique musicale et j’ai beaucoup pratiqué les logiciels de partitions.  De ce fait, j’ai souvent été amené à faire des travaux de copie pour d’autres compositeurs.  J’ai beaucoup aimé plonger dans leurs univers respectifs par ce biais-là.

J’ai ensuite participé à La (toute) petite tétralogie, dont j’ai écrit le deuxième acte : « Le petit oiseau » sur le texte de Michel Jamsin en quatre parties, chacune d’entre elles étant confiée à un compositeur différent. Jean-Paul Dessy défend avec énergie la diversité des mondes, des langages et des vocabulaires musicaux, comme l’atteste encore le Mons Kinky Pinky Orchestra, où des compositeurs d’horizons différents étaient invités à donner une version personnelle d’un morceau de musique pop qui leur tenait à cœur !  J’avais choisi pour l’occasion Wuthering Heights de Kate Bush.

À quoi travaillez-vous aujourd’hui ?

Stéphane Collin (c)Isabelle Françaix

Je pense à un album de piano solo. J’en suis à préparer l’instrument qui servira à l’enregistrer. Ensuite, quand il m’aura révélé sa personnalité, j’écrirai les morceaux qui serviront au mieux à le faire vibrer.  C’est un projet qui va prendre du temps, le temps que la vie lui accorde naturellement sa place.

Propos recueillis par Isabelle Françaix – 2012

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Une réponse à “Stéphane Collin – Mieux vivre

  1. Magnifique musique que « l’âme et la danse » c’est superbe. J’aimerais acheter d’autres disques de vous. Bravo bravo

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