Hors-Chant – Renaud De Putter

LES VOIX DU SILENCE

Hors-Chant (c) Connie Ott

Le 21 janvier 2010  à 20 heures au Centre culturel Jacques Franck a lieu la première de Hors-Chant, le quatrième court-métrage de Renaud De Putter. Le compositeur et réalisateur belge investit un espace mystérieux où s’enchevêtrent la réalité et la fiction pour révéler la singularité d’un destin, ses passions, ses caprices et sa complexité. Le film renoue avec l’intemporelle puissance des contes, traitant de ce point étrange « par lequel un grand récit semble relié – comme les rêves qui nous bouleversent – à la fois au secret de notre vie intime et aux énigmes de la communauté humaine. » (« L’ombilic des contes » selon Pierre Péju, L’Archipel des contes, Aubier, 1989, p11).

Début du XXe siècle. La cantatrice Marie Toulinguet a perdu la voix. Toute entière à ce drame personnel, elle est hantée par des souvenirs angoissants de son enfance à Terre-Neuve. Elle se rappelle une poupée indienne, cadeau de sa mère. Elle avait été fabriquée par une servante nommée Shanawdithit, la dernière survivante des Indiens béothuks. Tandis que Marie revit la perte de sa voix, un lien mystérieux se rétablit entre elle et cette Indienne morte. À travers cette relation énigmatique, Marie peut se réconcilier avec son passé et peut-être s’inventer un futur. (Synopsis de Hors-Chant)

Renaud De Putter confie à la musique l’exploration d’un silence intime et soudain, habité de voix pénétrantes surgies des strates du temps. Révélatrice de l’inaudible, elle témoigne d’une histoire irréductible à toute rationalisation où pourtant résonne l’écho de plusieurs vies.

En juin 2007, à l’Auditorium Abel Dubois de Mons, l’Ensemble Musiques Nouvelles a enregistré l’air d’opéra que chante la cantatrice ; Elise Gäbele lui prête sa voix, l’actrice qui l’incarne à l’écran étant Alexa Doctorow. (L’air de Marie Toulinguet sera repris dans le coffret-anniversaire de l’ensemble, qui sortira chez Cypres le 6 décembre 2012. Cliquez ICI !) Le film s’est constitué peu à peu autour de ce point focal…

La musique a-t-elle été écrite avant que le scénario soit terminé ?

Renaud De Putter > En même temps. Au départ j’avais écrit pour le personnage de Marie Toulinguet un long monologue qui avait été représenté sur scène. C’est en parallèle que j’ai composé cet air d’opéra où la cantatrice interprète une princesse inca. J’avais envie d’une esthétique possible pour l’époque, teintée de vérisme et d’influences germaniques : Richard Strauss, voire le premier Schoenberg, et peut-être un passage un peu plus « prospectif ». J’avais très envie de m’ essayer musicalement à cela.

Avez-vous modifié certains passages musicaux au fil du tournage ou étaient-ils intouchables ?

L’air d’opéra était bouclé : écrit et enregistré. En revanche, j’ai ajouté certaines musiques au piano, dont beaucoup sont des satellites de l’air d’opéra, et j’ai intégré aussi la première pièce des Gesänge der Frühe de Schumann. Pour les ambiances musicales, je me suis frotté à l’électroacoustique. La suggestion de l’univers disparu des Indiens béothuks s’est élaborée à partir d’essais sur des voix et des percussions. Je ne prétends pas que ce sont de vraies compositions musicales, mais j’ai beaucoup aimé ce travail !

Vous êtes-vous inspiré d’airs existants ?

Il ne reste quasiment rien des Indiens béothuks, hormis quelques centaines de mots sauvés par Shanawdithit et certains de ses dessins ébauchés avant sa mort en 1830. J’ai beaucoup écouté les musiques d’autres peuples indiens de la côte est de l’Amérique du Nord, cependant même leur langue est très différente de celle des Béothuks. Cela me laissait une grande liberté. L’approche que je donne de la musique « indienne » du film est très subjective et n’a aucune prétention ethnographique.

Comment l’histoire de Shanawdithit a-t-elle donc pu nous être transmise ?

Il faut un peu enquêter pour la découvrir. Le grand-père de Marie Toulinguet,  pionnier de Terre-Neuve au début du XIXe siècle, a « recueilli » Shanawdithit la dernière Indienne béothuk. C’est la version officielle… Mais on découvre vite une autre facette du personnage : une réputation assez sinistre de principal initiateur de raids et de représailles à l’encontre des Indiens chassés de la côte et privés de leurs moyens de subsistance. Il a notamment conduit ses hommes au meurtre du mari de Shanawdithit, de sa mère et ses sœurs.

C’est presque une tragédie classique !

C’est terriblement troublant ! Parallèlement à cette histoire dont on peut imaginer qu’elle ignorait les détails les plus sanglants, Marie Toulinguet est partie à Paris ; elle a suivi des cours chez Mathilde Marchesi. Elle débuta une assez belle carrière en France, en Italie et en Angleterre avant de s’arrêter de chanter et de sombrer dans l’alcoolisme. Quel était le lien entre ces deux pans de l’histoire ? J’avais envie de le suggérer en imaginant Marie chanter un air d’opéra mettant en scène la dernière princesse inca. Ainsi, elle pourrait peut-être entrevoir quelque chose de ce lourd passé, ce qui, peut-être, la mènerait au silence.

Comment avez-vous envisagé la transcription musicale du silence, moteur de cette histoire ?

Un air d’opéra s’inscrit souvent dans la surdétermination de sens. C’est pourquoi, en contrepoint, j’ai choisi le premier des Gesänge der Frühe, d’une nudité absolue. La musique tend vers le silence, juste avant l’extinction.

Comment, réalisateur, en approchez-vous l’idée ?

A travers le clivage. Le film entier interroge la voix et la perte de la voix par les différents traitements du son : son direct, voix off, voix superposées (direct/off dans un même plan)… La Marie enfant que nous découvrons à l’image vit, expérimente des sensations mais ne les verbalise pas. La voix que l’on entend appartient à un autre temps. Le silence investit cet espace clivé entre l’action montrée et l’univers sonore. Aucune situation dans le film n’est jamais vécue directement, dans un premier degré de réalité. La réalité mentale de Marie est scindée entre des univers qui ne coexistent pas. Comment établir une passerelle entre ce monde disparu des Béothuks et sa voix perdue ? J’aurais très bien pu choisir une comédienne chanteuse pour la scène d’opéra ; je ne l’ai pas voulu car quand on voit la cantatrice à l’écran, sa voix n’existe déjà plus. Paradoxalement, c’est dans cette scène musicale, cette scène de chant, que passe le silence : dans cette inadéquation entre ce que l’on voit et ce que l’on entend.

Quel est l’après Hors-Chant ?

Je suis dedans ! J’ai réalisé deux films avec Guy Bordin : J’ai rêvé (2006, Gsara, 40mn) et Daphné (2009, Gsara & Hélicotronc, 30mn), des approches documentaires qui me permettent de lier le réel et le fictionnel. Je travaille actuellement à un scénario de long-métrage qui s’appelle Zones d’abandon. Cela me prendra beaucoup de temps. On y retrouve la césure et le retour inopiné d’un passé traumatique : ici la guerre des Six jours, un tout autre univers donc. Le personnage central est un pianiste… Mes opéras à moi, ce sont des films.

Propos recueillis par Isabelle Françaix – Décembre 2009

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