Renaud De Putter – Les espaces interstitiels

Renaud De Putter (c) Isabelle Françaix

Renaud De Putter est-il compositeur ou réalisateur ? Ce musicien qui, à 27 ans, travaillait la composition avec Philippe Boesmans et participait six ans plus tard au stage d’informatique musicale de l’Ircam, réalise aujourd’hui des films, documentaires et fictions, travaillant les récits, les images et la musique, seul ou avec l’ethnologue Guy Bordin.

M’obliger à choisir un seul langage serait un acte de violence. La société impose un découpage des pratiques que je peux heureusement éviter, n’étant lié à aucune institution. Personnellement, je ne me suis jamais senti « fixé ». S’agit-il de pluralité, d’ambivalence ? Je ne sais pas. Dans mes films, la question de la dualité (notamment celle des genres, masculin et féminin) est souvent à prendre comme une métaphore de cette multiplicité qui bruisse en chacun de nous, et que tous les devoir-être nous incitent plutôt à taire.

Renaud De Putter (c) Isabelle Françaix

Renaud De Putter, votre travail en duo avec Guy Bordin plutôt qu’en solitaire, est-il une manifestation de cette recherche du multiple, voire de l’altérité ?

Guy est ethnologue, j’ai moi-même étudié jadis un peu l’anthropologie (DEA à Paris V), et nous partageons un intérêt pour le lien entre histoires de vies et mythes. Circe’s place, par exemple, évoque la question des au-delà (la mort, le rêve, la mémoire…) en faisant allusion à un épisode de l’Odyssée. Daphné est une réflexion sur la métamorphose… Ces films appartiennent à un cycle de trois films documentaires : Upper Passage Trilogy. Nous terminons actuellement notre quatrième film ensemble, qui sortira début 2013 : La Cavale blanche, qui est une réflexion sur le mythe de Faust, à travers deux histoires de vie de personnes que nous avons connues.

Guy apporte à nos projets une ouverture directe au monde et aux cultures (les nôtres, mais aussi certaines cultures non-européennes, comme celles de l’Arctique ou du Pacifique), ainsi que la capacité d’approcher des destins réels : des gens qui, ici ou ailleurs, nous entourent, que nous pouvons éventuellement rencontrer, dont nous pouvons écouter les histoires, afin de les mettre peut-être en résonance avec des questionnements plus personnels. Seul, je crois que je n’aurais jamais quitté l’univers de la pure fiction, où le rapport à l’autre est plus indirect.

De plus, le travail sur le film documentaire avec Guy est un travail continu, vif, rapide, sans pesanteur. Par contre, réaliser un film de fiction est une entreprise plus lente, plus lourde (notamment en termes de production), à plus long terme. Mais dans le fond, entre documentaire et fiction, les interrogations sont les mêmes et les deux approches se nourrissent mutuellement. Ecouter le discours de l’autre aide à formuler ses propres questions ; et les fictions donnent des clés pour lire les histoires de vies. Ce qui est intéressant, une fois de plus, c’est l’entre-deux.

Renaud De Putter (c) Isabelle Françaix

L’ambiguïté se situe-t-elle alors dans cet espace intérieur, de silence et de vie intense, entre ce que quelqu’un est, ce qu’il croit être et ce qu’il montre à l’autre ?

Oui, cela me semble très juste… Les Samoans ont un mot pour désigner l’espace interstitiel qui rend les choses possibles : le vaa. La parole, l’échange, le jeu du possible peuvent s’y déployer. Un tel concept existe d’ailleurs aussi dans la philosophie taoïste, chez les Inuits, ou dans la philosophie occidentale… Le monde ne nous est heureusement pas donné de façon complète ni unanime ; il y a un jeu, et c’est une forme de travail.

Dans quelle mesure votre film Hors-Chant, réalisé seul, et dont un extrait musical fera partie du coffret-anniversaire des 50 ans de Musiques Nouvelles (à paraître le 6 décembre 2012 chez Cypres), s’inscrivait-il déjà dans votre démarche actuelle ?

Hors-Chant était un projet charnière, équilibrant musique et film, pour évoquer le destin de la cantatrice Marie Toulinguet : vous noterez que la matière de base de ce projet est documentaire, même si l’élaboration est fictionnelle. Tout ce que j’ai fait depuis a été influencé par ce film. Aussi, je suis très heureux que l’air que chantait Elise Gäbele (la voix de Marie Toulinguet) soit repris dans le coffret. On n’en découvre qu’une petite partie dans le film, le temps cinématographique n’étant pas le temps musical.

Justement, comment conciliez-vous les deux ?

Ma pratique musicale a beaucoup changé ces dernières années, notamment au contact de l’image. Je travaille par exemple l’électro-acoustique pour les atmosphères et les trames sonores, ce que je ne faisais pas avant. Et lorsque je compose une musique instrumentale, elle a maintenant le plus souvent un sens étroitement lié au projet cinématographique qui m’occupe. Elle est ainsi déterminée par l’endroit où elle se placera et l’impression qu’elle devra favoriser dans le film. Cela peut paraître une approche relativement impure, au pire fonctionnelle, mais cela me convient car il s’agit de participer à une architecture d’ensemble, qui est porteuse de sens et auxquels tous les éléments constitutifs doivent contribuer. La musique est une touche de couleur qui doit être juste.

Propos recueillis par Isabelle Françaix – Septembre 2012

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