Baudouin de Jaer – L’homme qui avait avalé un soleil

Baudouin de Jaer (c) Isabelle Françaix

J’avais 24 ans en 1986, j’étudiais le violon et composais un peu quand j’ai rencontré Philippe Boesmans. Mon premier cours avec lui a été une détonation dont l’effet domino se répercute aujourd’hui encore dans mon travail. Il m’avait proposé de trouver une idée de départ pour commencer mon projet de septuor ; j’ai donc écrit un texte un peu surréaliste, l’ai traduit en morse pour le convertir en rythme. C’est alors qu’il m’a montré comment il composait sa musique, ses doigts virevoltant dans l’espace pour lui donner vie : « Tu mettrais le texte en morse là, le violon jouerait un harmonique au-dessus du do dièse qui serait repris à la flûte… » C’était de l’alchimie sonore ! Nous avons passé une heure sur un accord, et cela bouillonnait comme dans une immense marmite. Je suis sorti de chez lui en sautant de joie. Ce jour-là, il m’a fait avaler un soleil !

L’itinéraire du compositeur Baudouin de Jaer le relie en permanence au feu de la terre et aux mouvements du cosmos : Je suis toujours passionné par ces grandes antennes qui écoutent les sons de l’univers. Il dessine sa musique, avant de l’écrire, sur d’immenses plans où s’alignent et tournent les planètes, tandis qu’il fouille la terre, la retourne en agriculteur accompli ou l’arpente à la recherche d’instruments résonnant à l’unisson.

Situation intérieure au jour du jour (c) Baudouin de Jaer

J’ai grandi à Waterloo dans une famille très bourgeoise où la maison comme l’argenterie étincelaient. Je vivais dans le jardin et dans les arbres. J’ai travaillé dans des fermes, attiré par la philosophie qui me semblait découler de l’agriculture : j’adorais labourer la terre sur un tracteur au coucher du soleil et rentrer dans la pénombre. A 18 ans, assez ébranlé par des événements difficiles, j’ai entendu un quatuor à cordes et me suis mis à travailler le violon sans perdre le contact avec la terre.

C’est alors que j’ai commencé l’écriture du Septuor pour huit instruments en enregistrant mes idées sur dictaphone. Puis à la demande de Pierre Bernard, le flûtiste, j’ai dessiné un vaste plan pour en illustrer la trame. Ma musique est comme un film d’animation. Mon rêve évidemment est que le public puisse le voir en imagination… mais j’en doute quand même !

Jean-Paul Dessy m’a demandé d’écrire dans la foulée une pièce pour lui. J’ai donc composé en 1987 un trio pour deux violons et violoncelle, Eclerectric Attracta qui fera partie du coffret des 50 ans de Musiques Nouvelles (à paraître chez Cypres le 6 décembre). « Eclerectric », c’est éclectique et électrique ; « Attracta » c’est l’attraction des sons. Le mouvement symétrique présent dans le Septuor (dont l’écriture pouvait se lire dans les deux sens), m’interpellait encore. Le premier mouvement du Trio est, comme dirait Philippe Boesmans, une sorte de « trompe-l’oreille ». Les deux violons encadrent le violoncelle, très proches de lui, et laissent entendre un croassement, comme un bloc de pierre qui s’ouvre. Le deuxième tableau éparpille les sons des violons que le violoncelle rassemble dans son solo. Il s’enrichit des perturbations qui l’environnent. Dans le troisième mouvement, un trille se met en route comme un axe destiné dans le quatrième mouvement à faire tourner le cercle des couleurs : j’ai associé le blanc au bruit et les couleurs aux intervalles. Les musiciens jouent des tierces, des quintes, des sixtes… Cette accélaration provoque un nouveau croassement… jusqu’au cinquième mouvement où le violoncelle se déploie dans une mélodie circulaire autour de laquelle tournent les violons. Seuls, enfin, ils ne jouent plus que deux notes hypnotiques jusqu’à ce que le violoncelle les arrête. Ce trio est sculpté mesure après mesure.

En 1993, j’ai eu envie d’une grande forme ouverte pour l’Orchestre Philharmonique de Liège : Lucie – le cri de l’hippocampe.

Quiconque le désirait pouvait écrire 15 secondes de musique qui s’y intégreraient. J’ai imaginé un guide à ce propos : « Comment écrire 15 secondes pour l’Orchestre de Liège », que nous avons envoyé à tout quidam intéressé néophyte. Nous avons reçu 53 réponses ! La partition est écrite en forme de télescope : toute l’énergie y entre et converge vers le capteur. Le hublot éclate à la fin, symbolisé par 500 balles de ping-pong jetées de toutes parts et par surprise sur l’orchestre.

Après cela, j’ai éprouvé un tel désir d’être sur le terrain que j’ai décidé d’arrêter d’écrire de la musique pour la faire avec les gens ! Pendant la période du  Cirque des sons, nous avons rempli des camions avec 250 instruments pour aller dans des écoles en  Slovénie pendant la guerre, en Palestine passant les check-points, en Inde dans les orphelinats. C’était plus fort que moi.

Baudouin de Jaer (c) Isabelle Françaix

J’ai voyagé au Pérou, au Mexique, un peu en Inde et chez les Pygmées. Et je me suis dit qu’en Belgique aussi, nous avions nos Indiens : ceux dont l’esprit pacifique  reste en contact avec la terre. J’ai pris une ferme à Seneffe : sur un hectare et demi, j’ai fait creuser un étang où s’est posé un magnifique couple de cols-verts.  Les 250 instruments attendaient dans une grange. Des cars d’enfants venaient y faire de la musique. Dès leur arrivée, je leur apprenais à faire du feu, on y cuisait des patates, découvrait les cabanes que j’avais construites et ensuite seulement, dans cet élan, nous faisions de la musique ensemble !

Dans la foulée, je rêvais d’une « Université des arts ouvertes à tous dans la cité » de 0 à 100 ans toutes disciplines artistiques ; nous avons alors cofondé La Maison de la Création, un lieu dans la ville de Bruxelles où tout un chacun peut venir raconter ses histoires à travers un spectacle, une représentation. Nous avons eu des projets avec Wim Vandekeybus pour la danse, Pierre Van Dormael donnait des cours d’analyse, Alexandre Wanjberg enseignait les lois de l’univers, Véronique Danneels l’histoire de l’art. Beaucoup d’autres artistes encore intervenaient régulièrement… Nous avons été reconnus comme centre culturel.

Au bout de cinq ans, je bouillais cependant de revenir à l’écriture… et je n’en avais plus le temps !

Baudouin de Jaer (c) Isabelle Françaix

En 2004, j’ai acheté une petite maison à Laeken, monté Noodik Productions et commencé une série de pièces pour instruments seuls. J’ai réduit le projet de Maison de la création, dont je me suis retiré, à celui d’Orchestre d’un jour. Je travaille actuellement à une pièce pour goemungo, un instrument coréen, comme le gayageum. Il a six cordes et se joue avec un plectre en bois. C’est un instrument très cru, très profond. Je suis allé à Séoul pour rencontrer un maître du Goemungo et lui ai demandé de tester mes premières partitions. Mais le résultat ne donnait pas ce que j’escomptais : c’est un peu comme si le goemungo, tel un animal, n’acceptait pas ma façon de faire. Je me suis donc mis à écrire quantité de textes en style télégraphique que j’ai couchés sur une ligne du temps où ils se sont transformés en sons et en sections. Très naïvement j’ai dessiné sur ce plan, une petite boîte brune comme la caisse de résonance du goemungo : elle se relie pour moi à toutes celles des instruments du monde entier. J’ai trouvé mon instrument !

Propos recueillis par Isabelle Françaix le 15 mars 2012

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