Jean-Luc Fafchamps – Utopiste éclairé

Jean-Luc Fafchamps (c) Isabelle Françaix

Entre l’écriture des Lettres soufies, la démarche « gentle electronics » de Beth/Veth (dédiée à Stephane Ginsburgh, relié à un système de capteurs de mouvements qui interagit avec l’environnement du piano), les explosifs Rap and Tap, Back to the Pulse, Back to the Sound et Street Music, Jean-Luc Fafchamps laisse décanter désir de sérénité et colère contre un monde qui ne tourne plus rond. Avec une fougueuse sincérité, le compositeur belge qui est aussi professeur d’analyse musicale au Conservatoire de Mons, s’interroge sur les valeurs utopiques de la composition. Jean-Luc Fafchamps n’imagine pas écrire sans cette force vive, aussi bien physique, intellectuelle et spirituelle, qui préserve de l’imposture et donne un sens à la création. En 2011, toutes les 4”… est un titre bien mystérieux qui semble suspendre une révélation et Jean-Luc Fafchamps nous confirme qu’il s’y cache un effet dramatique. S’agit-il pour autant d’une pièce engagée?

Mon travail oscille depuis des années entre le grand cycle des Lettres soufies et le désir d’écrire une musique qui s’inscrive dans un engagement citoyen… Foncièrement, je ne crois pas que la musique puisse être engagée par ses ressources propres sans être le résultat d’une mise en scène; ce qui pose la question de la sincérité et de la préméditation. Peut-être est-ce dangereux et critiquable mais cette utopie m’interpelle, à côté du cycle purement sonore et spirituel des Lettres soufies – Grand Œuvre existentiel – pour ne pas m’abstraire complètement dans une tour d’ivoire.

En 2011, toutes les 4”… est né d’un choc émotionnel que je voulais partager de façon tonitruante. J’avais pensé l’écrire pour un orchestre symphonique mais l’occasion ne s’y prêtant pas, j’ai eu l’idée d’un solo de percussions avec «coup de théâtre» final.

En 2011 toutes les 4 » de Jean-Luc Fafchamps (c) Isabelle Françaix

« En 2011, toutes les quatre secondes… quelqu’un meurt de faim ». Depuis sa création en 2011, nous connaissons le secret de cette pièce que le percussionniste énonce clairement à la fin de son exécution. Si nous avons lu la note de programme et que nous en sommes conscients, l’effet escompté est-il obsolète ?

Cette réalité demeure intolérable. Je me suis beaucoup renseigné sur la question depuis lors, et les mécanismes économiques qui provoquent cet état de fait toujours inacceptable, sont loin d’être anecdotiques. Il suffit de lire les analyses du sociologue suisse Jean Ziegler, qui  dénonce les dérives de l’ultralibéralisme, pour être édifié : dumping agricole, accaparement des terres par les grandes puissances, politiques imposées par le FMI, spéculation… Je crois fortement à la nécessité d’une révolution financière et économique internationale. En 2011, toutes les 4’’ a été pour moi le départ d’une vraie prise de conscience.

La musique est-elle censée déclencher l’émotion qui a initié son écriture?

Notre lien social passe par l’émotion, au-delà de notre conscience intellectuelle des faits qui nous entourent. Cependant, si la musique est émouvante, les émotions qu’elle suscite – fort heureusement – ne sont pas directement reliées aux faits du monde réel. Ici, par le biais d’une stratégie théâtrale, d’un artifice, les auditeurs sont conduits à prendre subitement conscience d’un sens tu jusque-là. Ainsi, plutôt qu’objectif ultime, à la manière dont l’envisageaient les Romantiques, l’émotion est mise en perspective dans l’espoir de renvoyer chacun à une prise de conscience de sa propre responsabilité.

Si dans quelques années, comme on l’espère, ces 4 secondes fatidiques se multiplient et que ce tempo tragique ralentit, votre pièce sera-t-elle obsolète ?

Je l’ai écrite sous l’influence de certaines pièces de Xenakis, comme Rebonds. La jouer plus rapidement que le tempo indiqué sera difficilement possible. Cependant, elle est conçue pour pouvoir être jouée plus lentement. J’espère donc, pour tout dire, qu’on la jouera plus lentement l’année prochaine, et ainsi de suite…

Peut-on écouter cette pièce en l’affranchissant de son contenu initial, du sens qui lui est consubstantiel ?

Elle est habitée par un récit. Paul Ricœur prétend que le propre de l’homme n’est pas le rire (puisque certains gorilles et dauphins rient aussi) mais le récit. J’espère qu’une fois le récit élucidé, la pièce gardera un intérêt. Et qu’elle sera écrite indépendamment de ce sens déterminé comme une bonne pièce pour percussions solo. C’est l’enjeu. Il ne s’agit pas de dissimuler une aporie artisanale derrière une vague idée d’engagement.

C’est aussi une expérience cependant, car j’aimerais pouvoir commencer un nouveau cycle de pièces solo «engagées». On écrit souvent pour un public idéal qui n’existe pas, un autre soi-même – ou simplement un Autre – qui serait un auditeur attentif! Ce public-là est différent d’un public réel inscrit dans une citoyenneté, et si on le laisse trop faire, il peut conduire à l’autisme.

Comment concilier l’engagement, l’art et l’artisanat?

Il est facile de se retrancher derrière la question de l’artisanat pour cloisonner les différents genres musicaux. Par ailleurs, il serait naïf d’embrasser avec une conviction non réfléchie l’idée générale que la musique est universelle et parle à tous. La musique ne dit rien ou peut tout dire. L’artiste cependant vit aussi dans la société et j’ai senti que si je n’avais pas envie de faire de la politique au sens strict, je ne pouvais plus «me taire»…

Qu’est-ce qui fait que l’artisan devient un artiste?

On a fortement sacralisé la question de l’artiste dans notre civilisation, comme si dans certaines activités humaines moins directement utiles que d’autres, le fait de ne pas se contenter de faire comme on a appris était particulièrement significatif. Dans toute activité, on peut être dans l’automatisme ou dans l’humanité. Ce qui implique qu’on engage quelque chose qui dépasse les contraintes qui nous ont été fixées et nous mette davantage en question. En essayant d’être artiste, je vise un monde où l’être humain dans n’importe quelle activité pourrait engager quelque chose qui le mette en question mais aussi le réalise. Je pense que l’artiste réalise l’artisan en tant qu’être humain.

A partir du moment où l’on tente de se surpasser, on essaie d’être artiste. Ou d’être humain. Je ne fais pas de différence. C’est peut-être plus difficile dans certains métiers; je trouve d’ailleurs que le cloisonnement du travail fait le malheur de l’Humanité.

Le sens de la responsabilité oriente-t-il l’artiste?

Je crois que l’émotion et le sens de la responsabilité nous humanisent. Et peut-être le récit. Ce qui est anti-déconstructiviste! Foncièrement d’ailleurs, dans ma manière de travailler, je me sens dans le récit et dans l’enthousiasme d’une action à mener maintenant et à tout prix. Mais je ne voudrais pas non plus avoir l’air d’un curé qui porte sa croix! Je n’envisage pas tout cela sans une certaine ironie: je vois bien qu’il s’agit de mon propre défi à la mort: Les Lettres soufies, 28 pièces annoncées, 10 ans pour les 14 premières. Ce constat m’amuse aussi. C’est dans la prise de distance avec ce que je viens de faire que je retrouve l’enjeu et la force de continuer.

Quand j’observe sur moi-même combien l’émotion a pu prendre, en particulier dans mon propre travail, j’en souris immédiatement. On ne peut pas occulter le divertissement: si nous jouons une pièce «responsable» qui ennuie tout le monde, on rate notre coup. Il faut donc «saisir» le public mais sans «mentir», sans séduire avec veulerie dans le but de convaincre sur de mauvais enjeux… On ne peut donc pas faire le détour de la responsabilité et d’une certaine distance critique.

Lorsqu’on commence à «façonner», à «manipuler» l’émotion, même au sens artisanal, l’on devient apprenti-sorcier. On est donc responsable. De ce fait, j’essaie de garder une certaine distance. Et quand ça marche, cette émotion me fait rire. L’émotion la plus pure est celle qu’on atteint en se détachant. Elle prend une valeur unique et universelle.

Beth/Veth – Jean-Luc Fafchamps (c) Isabelle Françaix

Le passage d’un genre à un autre vous semble aujourd’hui plus évident, dirait-on?

Auparavant, je m’enfermais dans un genre – ou plutôt alternativement dans des genres étanches -, par inquiétude. Je me décloisonne… ne trouvant pas de réponse intellectuelle au cloisonnement. C’est une responsabilité que j’ai abandonnée car elle n’était pas juste pour moi !

 Propos recueillis par Isabelle Françaix

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