Anne Martin – Jouer avec le temps

Anne Martin (c) Isabelle Françaix

La musique, comme le jeu, est une forme de structuration du temps par des personnes qui le passent ensemble.

(Anne Martin)

En 2009, Anne Martin, forte d’un diplôme en philosophie, aborde un tournant professionnel radical : elle devient professeur de français, d’histoire, de sciences humaines et de morale dans l’enseignement secondaire. Elle suspend alors ses activités de compositeur pour se consacrer entièrement à la gestion de classes d’adolescents entre 13 et 20 ans, dont certains savent à peine lire. Cette époque est pour elle l’occasion de faire un bilan de sa production musicale à laquelle elle revient très naturellement aujourd’hui, tout à fait à l’aise dans ces deux univers professionnels distincts. Elle a d’ailleurs étudié la philosophie à l’université en même temps que l’écriture musicale au conservatoire :

Je me suis dirigée assez tôt vers la composition, même si j’ai perdu du temps à étudier d’abord le piano au conservatoire sans en terminer le cursus. Cependant, j’apprenais beaucoup par moi-même et fréquentais assidûment la Médiathèque et les bibliothèques. J’étais inscrite au cours d’harmonie classique à l’académie. Par la suite, les cours de Claude Ledoux au Conservatoire et sa personnalité très enthousiaste m’ont transportée. Je savais que je devais composer. C’était et c’est toujours nécessaire. Je dois le faire, quels que soient l’énergie et le temps que cela exige.

Qu’est-ce qui l’incite donc à s’asseoir à sa table de travail pour entamer l’écriture d’une pièce ?

Le plaisir ! Et une proposition de réalisation concrète. Je ne compose pas sans avoir la certitude que la pièce sera jouée. Si j’ai une opportunité et éventuellement un budget, l’écriture est un cheminement naturel.

Etude pour Hepta (c) Anne Martin

Le 6 décembre 2012, sa pièce Hepta, créé en 2003 par Musiques Nouvelles, fera partie du coffret-anniversaire des 50 ans de l’ensemble à paraître chez Cypres. Comment cette pièce s’est-elle construite ? Autrement dit, quel en a été le cheminement ?

Je voulais que la musique vienne du silence. Et travailler cette zone où le son, pas tout à fait audible, n’est certainement pas encore musical. A l’origine, je l’avais appelée Passages. Ensuite, je l’ai intitulée Hepta, 7 en grec, car la pièce est aussi construite autour de ce chiffre: sept musiciens (sans chef), le clarinettiste au centre, deux flûtistes et le quatuor à cordes (2+2) l’encadrent, et le 7 qui est la carte centrale des 13 cartes d’une couleur. Sachant que cette pièce durerait environ treize ou quatorze minutes, je me suis demandé comment en organiser le temps à partir d’un seul principe et j’ai repensé aux jeux de cartes de mon enfance. Hepta est la présentation de tout un jeu de cartes, d’un seul jeu. On arrange les 52 cartes de quatre couleurs et on les dévoile au fur et à mesure pour que certaines apparaissent dans tel ordre, tandis que les autres restent voilées. A chaque carte correspond l’identité d’un temps musical prédéfini, les cartes voilées n’étant qu’un souffle ou ébauche de son.

La musique a-t-elle un sens ?

Certainement, puisqu’elle se déroule dans le temps ! Mais a-t-elle une signification ? Que peut-on dire d’une musique avec les mots. J’ai beaucoup lu Les Confessions de Saint Augustin qui s’interroge sur ce paradoxe : « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais : mais que je veuille l’expliquer à la demande, je ne le sais pas ! » Il en va de même pour la musique.

Les titres des pièces d’Anne Martin, pourtant, sont poétiques et évocateurs : Les sept moments de l’arc-en-ciel, A remonter le temps, Hepta

Chacune de mes pièces a une cohérence interne, mais la signification est plus évidente quand je travaille directement sur des textes comme L’épiphanie de la rose de Gaston Compère. Les mots sont parlants, il suffit de les suivre, le poème ayant sa propre musicalité.

Anne Martin (c) Isabelle Françaix

Philosophe, Anne Martin invente un système à chacune de ses pièces ; poète, elle le travaille jusqu’à l’ouvrir vers des chemins d’indéfinition ; musicienne, elle entre en résonance… Se reconnaît-elle des influences ?

J’aime les musiques extrêmement réfléchies, davantage pour le concept qui les travaille que pour leur résultat sonore. Je limite ma liberté, quitte à changer mes principes avec souplesse en cours d’écriture.

Propos recueillis par Isabelle Françaix

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Une réponse à “Anne Martin – Jouer avec le temps

  1. Pingback: 20 compositeurs : 20 portraits-vidéos | musiques nouvelles 50 // Cypres·

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