Denis Bosse – Compositeur épistolier

 

Denis Bosse (c) Isabelle Françaix

Un destinataire explicite modifie le contenu d’une pièce musicale et lui ouvre un chemin. Ecrire une lettre est plus léger que composer une œuvre. C’est pour moi une ruse contre l’inconscient, qui permet de contourner des exigences parfois trop surmoïques. Mon écriture en devient plus libre et plus fluide. (Denis Bosse)

Les connivences de Denis Bosse sont à l’origine d’un cycle musical ouvert, Lettres à lettres, qui, nous confie-t-il, peut s’entendre aussi comme « pas à pas ». Lettre à Richard Galliano, pour accordéon et piano et à Jean-Paul Dessy pour cor solo en 2011, à Michel Fourgon pour bongos et congas, et à Louka pour trois altos, en 2009 ; Lettre à Michèle Dulieu pour flûte et violoncelle et à H.P. pour piano en 2006, ou encore cette « Lettre à Jean-Sébastien Bach », enchâssée dans sa pièce Obstinatissimo, pour alto et 16 musiciens, dont l’enregistrement paraîtra le 6 décembre 2012 dans le coffret-anniversaire des 50 ans de Musiques Nouvelles sous le label Cypres.

Cette pièce a été spécialement écrite en 2006 pour Dominica Eyckmans avec qui je l’ai étroitement travaillée. Je souhaitais transcrire une obsession auditive. Les cloches me fascinent par leur inharmonicité consonante : un son stable et plein qui dissone malgré tout. Je voulais l’exploiter à l’extrême. Au lieu d’adopter l’attitude spectrale qui analyse avec précision le spectre d’un instrument pour le restituer avec une objectivité bien illusoire, j’ai choisi de suivre mon écoute intérieure des cloches, la plus subjective qui soit, sans aucune censure. M’est alors apparu, de façon tout à fait inattendue le vingt-deuxième prélude en si bémol mineur du premier livre du Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach dont j’ai intégré les résonances dans le second mouvement d’Obstinatissimo.

Denis Bosse, la forme épistolaire oscillant souvent entre réalité et fiction, est un genre littéraire prisé des romantiques. Vous reconnaissez-vous parmi eux ?

Le romantisme n’est pas du tout à l’origine de mes lettres en tout cas! Il faudrait plutôt interroger la psychanalyse. Lorsque j’éprouve des sentiments forts à l’égard de personnes ou d’événements, je suis souvent traversé d’émotions que je ne sais pas exprimer autrement que musicalement.

Par ailleurs, comme le suggère Edgar Allan Poe dans La lettre volée (qui appartient selon moi aux fondements de la littérature moderne), avant qu’une œuvre d’art soit reçue par son destinataire, elle est détournée… Marie Bonaparte, Jacques Lacan et Jacques Derrida ont analysé ce parcours symbolique de l’œuvre d’art tel qu’il est figuré dans ce récit. Poe y raconte le parcours d’une lettre compromettante envoyée par un Duc à une Reine et dérobée, falsifiée, cachée par un ministre maître-chanteur. Seul Dupin, le détective, qui cherche cette lettre là où elle est mise en évidence la retrouve et permet qu’elle soit restituée à la Reine. La lettre suit donc de nombreux détours avant de parvenir à destination.

C’est en partie ce qui m’intéresse lorsque j’écris des lettres musicales adressées: elles doivent être d’abord entendues par le public pour parvenir à leurs dédicataires.

Denis Bosse (c) Isabelle Françaix

Qu’est-ce qui chez vous suscite l’écriture?

Le désir, le plaisir, le manque. Car il y a toujours une part d’abouti et d’inabouti, du «réussi» et du «raté» dans la réalisation d’une œuvre… qui donnent envie de poursuivre et de recommencer. Ensuite, beaucoup de choses peuvent influencer la nature de l’œuvre. Je suis assez éclectique. Ce peut être par exemple un défi d’ordre technique… J’écris aussi des Lettres aux sons du monde qui sont une sorte de recyclage écologique des sons. Nous sommes agressés par les sons environnants et j’aime parfois les recontextualiser, comme dans mon duo Alarmes.

Utilisez-vous des sons concrets?

Non, je m’inspire des paysages sonores. Je puise aussi dans la littérature. J’écris un opéra de chambre à partir de La lettre volée… Chaque écriture est un monde en soi. Parfois, il n’y a rien au départ, aucune idée, et c’est dans l’acte même d’écrire que quelque chose de sonore et de temporel apparaît sans que je comprenne d’où cela est venu. C’est comme un état second, un rêve sonore éveillé.

Pourrait-on vous définir comme un explorateur de l’inconscient?

Comme un explorateur à l’écoute des rêves sonores, peut-être ! Et pour moi, c’est vraiment le contraire du romantisme ! Le romantique en moi s’est exprimé dans une psychanalyse, ce qui m’a permis d’accéder à autre chose de radicalement non romantique dans la création.

Évoquez-vous une sorte de traversée du silence pour arriver à un autre langage, souterrain?

Dans mon cycle des Champs de l’inaudible, j’ai travaillé sur l’écoute : en quoi l’écoute concerne-t-elle un compositeur dans son écriture ? Comment la susciter et la mettre en évidence ? Ecouter en pleine conscience de son écoute, écouter écoutant, l’écoute de l’écoute, c’est cela le silence…

Pensez-vous au public lorsque vous écrivez?

Qu’est-ce que respecter un public? Ce n’est pas toujours lui donner ce qu’il attend… mais être soi-même dans la plus grande sincérité possible. Ce qui est très difficile. Quand suis-je vraiment moi-même, sans me laisser influencer par des esthétiques ou la peur de ne pas être aimé?

Vous enseignez la pédagogie, l’écriture et la composition à Bruxelles, Mons et Cergy-Pontoise. Considérez-vous l’enseignement comme une mission?

Ça ne m’était jamais venu à l’esprit! Je vois plutôt l’enseignement de la composition comme un partage ou une transmission. Il s’agit d’un échange avec des jeunes parfois si talentueux que l’on est ébahi de leur détermination et de leurs idées. Ils ont besoin d’un autre regard, simplement. Etre compositeur ne s’apprend pas. Composer vous prend et vous le faites.

La technique, c’est la pensée et la confrontation au réel. Evidemment, la musique doit être jouable. Mais ce qui est possible à jouer est parfois inimaginable. On rencontre des interprètes hors norme.

Sur une arche musicale hypothétique, quelles œuvres sauveriez-vous?

Du Stravinsky… Des cantates de Bach… Les Noces… J’aime beaucoup Gérard Grisey (sans être épris de musique spectrale) car il mêle l’irrationnel au rationnel… Xenakis aussi m’a beaucoup influencé. A ses débuts, la démarche à ses yeux était plus importante que le résultat… Cette forme de pensée, par la modalité et l’épaisseur, m’intéresse. J’ai beaucoup admiré le travail sur l’écoute de Luigi Nono et de Lachenmann, même si je ne me sens pas proche de leurs esthétiques. Et puis aussi Laborintus II de Berio. Mes choix se rattacheraient davantage à mon vécu qu’à des critères culturels. Je ne suis pas un analyste.

Propos recueillis par Isabelle Françaix – 2010-2012

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