Jean-Marie Rens – La complexité décomplexée

Dans notre société polyculturelle, le paysage musical s’est affranchi de nombreux tabous. Comment des esthétiques autrefois dites « légères », tels que le jazz, le pop ou le rock, peuvent-elles contaminer la musique « sérieuse » ou « savante » ? Ces qualificatifs paraissent désuets à notre époque, mais ils ont paralysé bien des compositeurs dès le milieu du XXe siècle et favorisé le divorce toujours épineux de la musique contemporaine et de l’auditeur. Je me suis moi-même autocensuré à mes débuts. J’assume pleinement aujourd’hui les allers retours entre les esthétiques, pourvu qu’une œuvre soit réfléchie, travaillée et offre de multiples lectures. (Jean-Marie Rens)

Jean-Marie Rens (c) Isabelle Françaix

Directeur de l’Académie de Musique de Saint-Gilles et professeur d’analyse musicale au Conservatoire de Liège, Jean-Marie Rens donne également de nombreuses conférences en Belgique et à l’étranger, en particulier pour la Société Belge d’Analyse Musicale dont il a été le vice-président pendant de nombreuses années. Cet analyste et compositeur passionné ne mâche pas son credo : Je suis boulézien dans l’âme et enparticulier au niveau de la complexité de la pensée. Mais cette complexité, si grande soit-elle, ne doit jamais reléguer la perception de l’auditeur au second plan. Aujourd’hui, dans mon travail de compositeur, cette complexité côtoie diverses esthétiques. Par exemple, je ne crains absolument plus que ma musique témoigne des réminiscences de mon passé musical, celui du rock et du jazz qui peuvent s’y intégrer avec pertinence : Genesis, Pat Mehetny, Keith Jarrett… L’analyse joue également un rôle important dans mon travail compositionnel. L’écoute et l’analyse de toute pièce, quel que soit son genre et si elle est dense, sont, pour moi, de véritables leçons de composition. Quand vous êtes gamin, vous démontez des jouets pour comprendre comment ils fonctionnent. Il en va de même d’un texte, ou d’une musique : il ne faut pas avoir peur de les manipuler, les démanteler, les tripoter ! C’est là qu’on apprend la musique !

Comment donc « tripote »-t-on une œuvre en musique ?

La musique est, entre autres, une affaire de combinatoires. Ce sont des stratégies que le compositeur met en œuvre. En les modifiant, on tente d’emmener une pièce ailleurs. Prenons des sonates de Beethoven et écrivons d’autres transitions que les siennes : c’est ce que je fais en classe. Nous les jouons et… c’est moins bien ! On se rend compte de l’intérêt du choix souvent étonnant de Beethoven à la lumière de notre propre trajectoire qui emprunte généralement le chemin de la norme.

Jean-Marie Rens (c) Isabelle Françaix

Comment abordez-vous l’écriture de vos propres pièces ?

J’organise d’abord mon discours dont la temporalité, et par conséquent la forme est capitale. Une fois cet aspect formel élaboré à partir d’une idée génératrice, c’est alors un travail de déploiement, de transformation, de variation qui s’opère. Comment, à partir d’une simple idée musicale, élaboré une pièce de plusieurs minutes ? C’est, avec l’aspect formel, une des priorités dans mon travail. Travail qui peut se comparer en partie à de la recherche.

Jean-Marie Rens (c) Isabelle Françaix

Qu’en est-il de Zap, pièce que vous avez écrite pour Hughes Kolp et dont l’enregistrement fera partie du coffret-anniversaire des 50 ans de Musiques Nouvelles, à paraître chez Cypres le 6 décembre 2012 ?

Zap reflète mon intérêt pour les musiques non classiques, notamment le flamenco et la musique indienne – sans oublier ces vieux fantômes de mon passé musical que sont le jazz et le rock ! On y passe d’un style à un autre, comme le suggère son titre, afin d’en explorer les différentes énergies. J’y ai envisagé divers types d’écriture pour guitare classique, flamenco, jazz… Du reste, il y a eu trois versions de cette même pièce : une pour guitare acoustique (choisie pour l’enregistrement), une pour guitare électrique et une pour guitare folk. L’écriture de Zap est un travail artisanal, comme celui d’un ébéniste, après une première impulsion, très naturelle et spontanée envers cet instrument que je connaissais un peu moins bien que d’autres. A posteriori, je m’amuse des idées qui sont à la base de la construction : cette partition est truffée de proportions divines comme la facture même de la guitare.

Que recherchez-vous au cœur d’une œuvre ?

Je parle rarement de ce que la musique peut évoquer à mes étudiants. C’est très personnel et tellement complexe. En revanche, je pointe, pour la compréhension et l’appréciation d’une œuvre, l’agencement de sa forme et de son matériau. C’est donc une démarche plutôt structuraliste laissant moins de place à l’herméneutique. Quelle est la première impression globale qui ressort de sa structure ? Ensuite, il s’agit de l’étudier dans le moindre détail. Célestin Deliège proposait d’ailleurs à ses étudiants d’aller jusqu’au « briquaillon ». Mais il faut ensuite prendre le recul nécessaire pour en retrouver la globalité, fantastiquement enrichie du chemin parcouru. C’est sans doute une sorte de rite initiatique.

Propos recueillis par Isabelle Françaix – 2009-2012

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