Gilles Ledure – … en chantier !

Le 6 décembre 2012, c’est à Flagey que Musiques Nouvelles fêtera son cinquantième anniversaire, dans ce lieu même où l’ensemble a vu le jour. C’est à Flagey encore que le label Cypres sortira le coffret-anniversaire de Musiques Nouvelles. L’occasion était bien belle de nous entretenir avec Gilles Ledure, de souvenirs en à-venir…

Gilles Ledure (c) Isabelle Françaix

Je suis né dans une famille d’artisans. J’aime le mot « faire » et me méfie du mot « être ». On n’est jamais. Faire, parfaire, c’est magnifique ! J’aime les grues et les bulldozers. (Gilles Ledure)

Il semble bien alors que Gilles Ledure ait trouvé sa ville en s’installant à Bruxelles pour endosser la direction de Flagey ! Même Marguerite Yourcenar commence ses mémoires, dans Archives du Nord, en évoquant les éternels travaux qui la reconstruisent en permanence. Il rebondit aussitôt sur ce constat : J’adore Bruxelles et la photo d’Eric de Ville qui la représente en Tour de Babel ! Bruxelles est LA ville parfaite pour installer les communautés européennes. Ce n’est pas un laboratoire, mais un chantier. Or, tout chantier est un dédale où les rencontres sont possibles, enrichissantes et constructives.

Gilles Ledure y suit-il un fil d’Ariane ?

Musicologue de formation, il devient ensuite responsable de la production artistique de l’ONB, créateur du Forum Tactus des Jeunes Compositeurs, directeur de l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg, puis directeur artistique de l’Orchestre National de Lille, enfin directeur de Flagey où l’ensemble Musiques Nouvelles entrera en résidence dès le 6 décembre 2012. Ce parcours s’inscrit avec évidence et naturel dans  une quête de la multidisciplinarité et une revendication amoureuse de la diversité.

Après avoir étudié le droit et songé à l’économie, j’ai opté pour la musicologie. Je ne suis pas musicologue de vocation et me reconnais piètre pianiste, mais je crois être musicien dans l’âme. J’ai fait un stage à La Monnaie dès 1994, à la fin de mes études : j’aime la multidisciplinarité et la contemporanéité. Comme le montraient les choix de Bernard Foccroulle, l’opéra est un art essentiel en ce domaine. J’ai eu pour maître Henri Pousseur qui avait cherché à intégrer le langage du passé dans celui, radicalement moderne, de l’après-guerre. Il désirait renouveler les stratégies de représentation de l’opéra, décloisonner musique et mise en scène, en apesanteur. Cette non-appartenance à un seul domaine, un seul lieu, une seule voix est génétiquement inscrite en moi. Je suis belge de père wallon, avec des racines hesbignonnes et hennuyères, car montois ; mon grand-père étant issu de la vallée de la Dyle, je suis tout autant flamand que francophone, ayant moi-même épousé une Brugeoise, vivant à Bruxelles et éduquant nos enfants en néerlandais et en français.

Après La Monnaie, je me suis tourné vers la direction artistique d’orchestres symphoniques, explorant leur richesse et la multiplicité de leur répertoire. Jusqu’à ce que s’impose encore à moi cette envie de multitude : je rêvais de gérer un festival, une saison… sans être restreint à un seul genre. Voyager dans le temps, réexaminer la littérature musicale antérieure à celle du répertoire symphonique, m’y plonger et acquérir plus de liberté au service de la création contemporaine. Ce qui m’a amené à créer Tactus, le Forum des Jeunes Compositeurs.

J’ai eu alors cette incroyable opportunité de pouvoir travailler ici, à Flagey, dans cette maison qui se définit comme celle du son ET de l’image ! La maison de la multitude ! Je la souhaiterais plus encore celle de l’inventivité et de l’accessibilité à l’excellence, sans la cantonner aux arts pointus. J’ai toujours voulu marier ce qu’on ne peut marier, l’inconciliable n’étant à mon sens qu’une vue de l’esprit. Il n’y a pas de limites. Pourvu que l’on soit pratique, l’inaccessible étoile est un principe conducteur qui nous permet de créer ce qui nous paraissait inconcevable.

On m’a toujours inculqué que la liberté a pour prix et devoir la responsabilité.  J’ai eu des maîtres fantastiques qui m’ont formé à leurs exigences : Bernard Foccroulle, Christian Renard, Jean-Claude Casadesus, Henri Pousseur, Marc Delaere… Et des solistes, des chefs d’orchestre que je ne peux tous citer. J’ai eu la chance de croiser de bonnes personnes après être né dans un milieu tolérant, ouvert et rigoureux.

Comment gère-t-on une maison aussi vaste et diversifiée que Flagey ? Peut-on équilibrer la balance entre les impératifs financiers et artistiques ?

Je suis très pragmatique. J’ai été formé à l’école d’Albert Wastiaux, intendant de l’Orchestre National de Belgique, avec qui j’ai travaillé le plus longtemps. Cet homme de terrain m’a appris la précision, la persévérance et surtout… le pragmatisme ! Il m’a forgé à une rigueur économique absolue : « Tu rêves, d’accord, mais tu vois d’abord ce que tu peux réaliser. » Mon père étant un homme d’affaires, m’a souvent répété que rien n’est pire qu’une idée non réalisée.

J’écris mes idées et je les chiffre, en estimant les possibilités financières et en augmentant le capital en trouvant des alliances avec ceux qui partagent le même rêve et qui, souvent d’ailleurs, me l’ont décrit en premier. C’est ce qu’on appelle une collaboration.

Flagey n’est donc pas un centre de gravité mais un espace de liens. C’est une toile. Ce lieu a d’ailleurs quatre points cardinaux auxquels correspondent quatre portes d’entrée, toujours ouvertes comme le sont ses fenêtres qui en percent les murs dans toute sa longueur. Chacun y entre et peut y agir… Avec d’autres, on y réalise ses rêves. Flagey offre son espace et aide à huiler les rouages. L’étoile n’est pas inaccessible. Toutes les étoiles s’y rassemblent : elles ne demandent qu’un firmament où briller. Un pré carré. C’est ce que nous sommes.

Qu’entendez-vous par « nous » ?

L’équipe de Flagey et son conseil d’administration. Je suis loin d’être seul. Nous sommes des bâtisseurs-assembleurs. Nous n’avons d’ailleurs plus de directeur artistique, mais un comité artistique au centre duquel nous rassemblons et redistribuons les énergies.

Quelle valeur prend alors la notion de « résidence » à Flagey et que cela signifie-t-il pour Musiques Nouvelles qui s’y installe dès le 6 décembre 2012 ?

Gilles Ledure & Jean-Paul Dessy (c) Isabelle Françaix

Nous ne concevons pas une résidence comme une somme de concerts, mais comme un travail de longue haleine… L’approche de Jean-Paul Dessy est a-dogmatique : il aborde la création d’un regard ouvert et sans préjugé. J’avais envie d’explorer avec lui et Musiques Nouvelles certains aspects du répertoire contemporain. Jusqu’à présent nous avons prévu deux concerts autour des 50 ans de l’ensemble et un troisième qui célèbrera, à travers l’œuvre d’Eleni Karaindrou, les 75 ans de Flagey. 50 et 75 ans sont des moments-charnières de pleine maturité et d’accomplissement tourné vers l’avenir. Des symboles forts.

Une résidence, c’est en quelque sorte un mariage. Chacun y amène sa dot : des idées, des publics, des réseaux, des possibilités techniques… L’air de rien, tout cela forme un beau patrimoine. A partir des éléments que chacun de nous apporte, nous créons une nouvelle réalité portant sur le long terme. Nous comptons ainsi treize partenaires aujourd’hui avec lesquels nous construisons.

Nous revoici en plein chantier… Y trouve-t-on des tabous, des interdits ?

Non, pourvu que l’envie de construire soit sincère.

Nous demandons aussi un respect du lieu. Ce qui nous amène parfois à déclarer à des musiciens qui veulent une musique amplifiée : « Ici, osez l’acoustique ! » Je suis heureux que les artistes qui viennent dans cette maison puissent aller jusqu’au bout de leur recherche. Dès lors, le contrat historique de Flagey est respecté et, avec lui, son matériau génétique de diffusion et de recherche. Songez qu’en 1938, Diongre prévoyait avec les ingénieurs de l’INR deux studios de télévision, alors que la première télé n’est apparue en Belgique qu’en 1953 ! Si ce n’est pas un pari sur l’avenir !

Pour ma part, je ne suis pas un visionnaire. Je suis un gestionnaire respectueux de l’endroit dont il est responsable. Les visionnaires, je les invite à tisser la toile. Ils doivent y être ! C’est ce que ces murs nous imposent.

Propos recueillis par Isabelle Françaix le 10 octobre 2012

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