Georges-Elie Octors – L’aventure humaine avant toute chose

Georges-Elie Octors (c) Isabelle Françaix

En 1976, Georges-Elie Octors succède à Pierre Bartholomée à la tête de Musique Nouvelle (qui s’orthographie sans « S » à l’époque) qu’il dirigera jusqu’en 1988. Le 10 mars 2013, il reprendra sa baguette de chef de l’ensemble (cette fois écrit au pluriel), assumant la création d’une pièce de Bernard Foccroulle pour un concert anniversaire à Flagey dans le cadre d’Ars Musica : 50 doigts pour 50 ans. Les cinq chefs successifs de l’ensemble dirigeront chacun une pièce de leur choix.

Retrouvailles symboliques : 50 doigts pour 50 ans

J’ai tout de suite accepté la proposition de Jean-Paul Dessy. Cependant, si je suis invité à retrouver un ensemble dont j’ai eu la responsabilité pendant 14 ans, je ne connais pas la grande majorité des musiciens actuels. Jusqu’à Jean-Pierre Peuvion, les différents directeurs musicaux de l’ensemble avaient maintenu une certaine continuité dans le choix des musiciens. La génération de Patrick Davin et Jean-Paul Dessy a légitimement renouvelé ce choix. Je n’ai donc jamais travaillé avec la plupart d’entre eux.

Georges-Elie Octors : chef malgré lui

En 1969, Georges-Elie Octors, étudiant au Conservatoire de Bruxelles, est appelé par Pierre Bartholomée pour remplacer un musicien lors d’un double concert au Festival d’Avignon.

J’étais encore étudiant lorsqu’un régisseur, qui m’avait un jour engagé comme percussionniste supplémentaire à l’Orchestre de la RTB, m’avait recommandé à Pierre Bartholomée. Pour moi, c’était une série de rencontres extraordinaires ! Je n’avais aucune idée de ce qu’était le répertoire contemporain. J’ai découvert avec Musiques Nouvelles une génération de musiciens dont j’ignorais tout à fait l’existence, et qui venaient eux-mêmes d’horizons différents. Jeanine Rubinlicht,, Robert Khonen et es frères Kuijken étaient déjà de grands spécialistes des musiques anciennes. Leur ouverture d’esprit et leur recherche d’autenticité s’accordaient totalement avec les exigences des musiques contemporaines de l’époque.

J’adorais ce travail étonnant, dans un climat de recherche et d’émulation constant. Je me sentais vraiment bien à ma place de percussionniste et j’avais très envie de poursuivre l’aventure avec eux, devenus des amis.

J’étais très déçu d’apprendre que Pierre n’allait pas pouvoir continuer. Quand il m’a demandé si je voulais reprendre la direction musicale de Musiques Nouvelles, j’ai tout simplement refusé. Je n’avais aucune expérience dans ce domaine et ne me sentais pas capable d’assumer cette mission. Pierre a été très subtil en me proposant d’abord de diriger « Ionisation » de Varèse, pour 13 percussionnistes. J’avais envie d’essayer. Il m’a alors suggéré, en complément de programme, un Debussy et un Stravinsky (l’Octuor). Je me suis lancé dans cette aventure, qui a plutôt été un succès. De fil en aiguille, Pierre m’a confié d’autres concerts, jusqu’à faire ce constat, sans doute prévisible : Musiques Nouvelles pouvait continuer avec moi, ou devait en reste là. Cette dernière option était inenvisageable pour moi,  j’ai donc abandonné mes dernières résistances, et j’ai accepté .

Je n’avais jamais eu l’ambition sérieuse de devenir chef d’orchestre, mais cette décision a pourtant réorienté ma vie professionnelle. J’ai endossé malgré moi l’étiquette de spécialiste de musique contemporaine, que Pierre avait lui aussi logiquement revêtue. Dans la foulée, Claude Micheroux, des Jeunesses Musicales, m’a demandé de diriger un camp musical à Hirchonwelz, ce qui m’a mis le pied à l’étrier de la direction symphonique. J’ai eu aussitôt ce même vieux réflexe : m’entourer d’une équipe pédagogique d’amis musiciens pour une aventure magnifique ! Jean-Pierre Peuvion et son inaltérable inventivité m’accompagnait. Son hyperactivité me mettait en confiance. Avec la merveilleuse inconscience de la jeunesse : nous nous sommes lancés dans la 2ème symphonie de Brahms, les Symphonies pour instruments à vent de Stravinsky, Ma mère l’Oye de Ravel… Ce concert a fait date, même en circuit fermé, pour beaucoup d’entre nous. Le camp musical d’Hirchonwelz a duré trois semaines pendant lesquelles nous avons pu monter In C de Terry Riley, L’Histoire du soldat de Stravinsky, etc…

Tout cela m’a permis d’accepter, vers 1978, la proposition de Pierre Bartholomée de diriger l’Orchestre de Liège pour un concert qui reprenait la même 2ème de Brahms, un concerto classique et une pièce de Paolo Chagas , avec des percussions africaines… Le début d’une série d’ expériences symphoniques ponctuelles, mais régulières pendant une quinzaine d’années. Je ne regretterai jamais d’avoir eu la chance d’être confronté aussi pleinement aux grands compositeurs classiques, et à ce magnifique répertoire !

Histoires de famille

Georges-Elie Octors (c) Archives personnelles

J’ai toujours accordé plus d’importance à la qualité des rencontres avec mes collègues musiciens, qu’à l’esthétique musicale que nous pratiquons. Cela peut paraître paradoxal, mais pourtant, je revendique que ma vie professionnelle soit une aventure humaine avant toute chose. Je me soucie bien davantage des énergies qui circulent entre les musiciens avec qui je travaille telle ou telle œuvre, plutôt que du choix de celle-ci.

Je suis aux antipodes de la conception du chef romantique ou postromantique, décideur solitaire face à un groupe. J’ai d’ailleurs totalement arrêté la direction symphonique en 1991. Il faut être essentiellement directif face à un orchestre de 90 musiciens, qui doivent se sentir à la fois respectés, responsabilisés, mais conduits avec autorité et conviction pendant le travail de préparation. Le temps limité des répétitions ne laisse pas beaucoup de place à l’hésitation, ni à l’essai expérimental, avec ces grandes formations. Même si je suis parfaitement capable de prendre des décisions musicales nettes et rapides, ce type de relation de travail est trop éloignée de mon tempérament. J’aime tenter des expériences avec un groupe d’une vingtaine de musiciens, ou moins. Au-delà, le mode de relation change assez radicalement, et me convient beaucoup moins.

À cet égard, j’ai eu la chance de connaître deux familles professionnelles successives : Musique Nouvelle et Ictus. Musique Nouvelle a évolué autour d’un même noyau de musiciens jusqu’en 1996. Quant à Ictus, après 20 ans d’existence, les musiciens sont toujours les mêmes qu’à sa création, à l’exceptions de deux collègues qui ont librement choisi de nous quitter pour des motivations liées à leur vie privée. Même au niveau européen, c’est assez exceptionnel.

Les coups de cœur d’une programmation collégiale

Aujourd’hui directeur musical d’Ictus, Georges-Elie Octors refuse de se mêler de sa programmation qu’il cède volontiers aux deux directeurs artistiques de l’ensemble : Jean-Luc Plouvier et Tom Pauwels :

Je trouverais dommage que la programmation d’un ensemble dont la vocation est la création musicale, soit confiée à quelqu’un dont les critères sont forcément plus anciens. Plouvier et surtout Pauwels, plus jeune encore, viennent avec des idées et des visions nouvelles de la société musicale contemporaine. J’ai toujours refusé d’imposer mes goûts personnels, ce qui, à mon sens, n’est pas forcément le rôle d’un directeur musical.

Avec Musique Nouvelle, si Georges-Elie Octors a toujours pu bénéficier des conseils de Pierre Bartholomée, indéniablement proche, de nombreux compagnons d’aventure nourrissaient un répertoire ouvert à la création contemporaine belge et internationale.

Françoise Van Kessel (c) Archives du Centre Henri Pousseur

Jean-Pierre Peuvion apportait un foisonnement d’idées et Françoise Van Kessel qui, à l’Atelier Sainte-Anne, programmait la plupart de nos concerts, proposait des thématiques que nous remplissions avec enthousiasme. Ses projets pouvaient être fous ! Elle voulait absolument donner des pièces de Stravinsky trop peu jouées, trop petites pour des orchestres symphoniques et trop grandes pour des formations de type quatuor. Certaines comptaient cinq trompettes pour quelques  minutes de musique. Nous avons engagé les cinq musiciens nécessaires à la réalisation de ce rêve… « Beau comme Stravinsky » fut une ruine financière phénoménale, mais abondait en chefs-d’œuvre absolus, dont certains étaient joués pour la première fois à Bruxelles ! Le compositeur Jean-Louis Robert était un ami très proche. Ensemble, nous avons mené avec Musique Nouvelle et la complicité de Claude Micheroux (Jeunesses Musicales), toute une série d’actions et de concepts musicaux, notamment en ex-Yougoslavie. Jean-Louis et Pierre Bartholomée en avaient essentiellement composé les pièces. Puis nous avons entrepris une longue tournée qui s’appelait « Gestes, sons, silences » avec quatre musiciens et un mime danseur…

Bien avant cela, nous avions porté des œuvres phares comme « Stravinsky au futur » dont l’enregistrement existe toujours. Henri Pousseur, Philippe Boesmans et Pierre Bartholomée avaient invité les musiciens de Musique Nouvelle à rendre hommage à Stravinsky. Sigiswald Kuijken nous a fait des propositions exaltantes où intervenait l’ensemble Alarius. C’est devenu une sorte de grande fresque inspirée de l’œuvre de Stravinsky, créée au Palais des Congrès de Liège.

Et que d’aventures avec Henri Pousseur ! La première fois que nous avons joué « Les éphémérides d’Icare », tout y était si neuf qu’il nous fallait presque réapprendre notre métier !

Nous avons aussi monté un de ses opéras, « Le procès du jeune chien »

Parmi les compositeurs belges, nous avons créé les toutes premières œuvres de Philippe Boesmans et de Claude Ledoux.

Nous avons joué et enregistré « Ur » de Magnus Lindberg, « The Valley of Aosta » de Jonathan Harvey et quelques œuvres parmi les plus modestes de Steve Reich. Je rêvais de monter « Drumming » ou « Eighteen Musicians », hélas nettement au-delà de nos moyens : quatre pianos à queue, quatre chanteuses, six percussionnistes, etc… ! Jean-Pierre Peuvion nous a amené « In C » de Terry Riley, nettement moins onéreux,que nous avons joué souvent…

Vaches maigres et militantisme

Pendant toute la période des années 70 et 80, les subventions de la Communauté françaises sont plutôt chiches.

Elles étaient dérisoires. Je me souviens même de leur chiffre de 850 000 francs, invariable pendant dix ans malgré nos bilans d’activités suivis. Cette somme aidait à la production, à certains frais de déplacement et aux cachets de musiciens supplémentaires, mais nous n’avons jamais pu financer d’infrastructure ni acheter le moindre instrument. Hervé Thys (Société Philharmonique) dans un premier temps, puis Georges Caraël (RTB) nous ont beaucoup aidés, en mettant des locaux et instruments à disposition, notamment via le festival des « Reconnaissance des musiques modernes ». Le Conservatoire de Liège nous prêtait également sa salle de concerts ou ses classes pour certaines répétitions. Nous étions tous très engagés.

Il faut savoir que faire de la musique moderne dans ces années-là supposait une part de militantisme ! L’époque était militante : baba cool et compagnie. Nous jouions avec des colliers et des chemises à fleurs. C’était une forme de provocation. J’étais coiffé à la Jimmy Hendrix mais je n’en avais pas conscience. C’était dans le vent ! Or,  je me souviens a contrario de concerts d’avant 1968 au Palais des Beaux-Arts ou Pierre Bartholomée, Walter Boeykens et Georges Dumortier jouaient en habits et queue de pie, une musique complètement déjantée !

« Une époque libératrice »

Georges-Elie Octors (c) Archives du Centre Henri Pousseur

Au cours des années 60, l’écriture musicale a complètement explosé : tous les graphismes devaient être modernes. A chaque création nouvelle, nous devions assimiler un nouveau mode d’écriture, qui toutefois se révélait souvent plus simple que l’écriture traditionnelle, à laquelle les compositeurs sont néanmoins tous revenus depuis plus de 20 ans.

La partition du Laborintus II de Luciano Berio passionnent toujours les graphistes, tout comme celles de Stockhausen. D’un abord a priori très effrayant, elles s’avéraient bien moins complexes qu’il n’y semblait une fois que l’on assimilait leur logique de fonctionnement. Ces œuvres ouvertes laissaient à l’interprète une part de liberté créative contrôlée par le compositeur, ce qui était un moyen de responsabiliser les instrumentistes. Tout est écrit dans Laborintus, jusqu’à la liberté des choix possibles. C’est un foyer de rencontres de musiques et de pratiques musicales différentes, pour improvisateurs, jazzmen, musiciens classiques et contemporains. Dans un graphisme parfaitement cohérent, Berio contrôle l’essentiel de la matière sonore qu’il propose. Son écriture claire et stimulante est tout à fait symbolique de l’esprit du temps. Henri Pousseur a évidemment beaucoup travaillé dans ce sens également, poussant encore plus loin la notion d’ouverture. Quant à Stockhausen, il a notamment produit une partition lisible indifféremment de droite à gauche ou de gauche à droite, à tel point qu’un percussionniste ayant exécuté une lecture inversée du  Zyklus, sans prévenir le compositeur, celui-ci, pris à son propre jeu, n’avait pas reconnu sa pièce et s’était emporté contre le musicien !

C’était une époque très intéressante et libératrice ! A chaque nouveau concert de Musique Nouvelle, nous relevions de nouveaux défis. Pierre Bartholomée, lorsque j’étais encore sous sa direction, nous invitait à l’improvisation et nous poussait à de nouvelles assimilations. Nous nous sentions comme des nageurs débutants  à qui on recommande de lâcher le bord de la piscine ! Les éphémérides d’Icare d’Henri Pousseur sont une invitation à retrouver une nouvelle liberté d’interprétation sans sortir des harmonies et en respectant les intervalles proposés par le compositeur, etc…

Inversement, la tendance était aussi à l’hyper-sophistication, comme celle du Marteau sans maître de Pierre Boulez : une multitude d’indications d’articulation et de dynamique, presque pour chaque note ! Forcément, dans la logique thèse-antithèse-synthèse, cette écriture ultra précise a engendré son contraire, dont John Cage a été le grand prêtre. Il fallait en réaction revenir à une sorte de nouvelle simplicité, autoriser et générer le minimalisme, qui fut d’abord américain…

Aujourd’hui, l’époque n’est plus aux grands courants dominants ni à leurs oppositions. La notion de « mixage » les a remplacés de façon très intéressante. La nécessité de l’écrit n’est plus une option exclusive pour un compositeur. Avec les enregistrements, les médias, l’ordinateur et l’électronique, l’écriture, sans être obsolète, doit plus que jamais se justifier. Est-elle le seul moyen de produire la musique que nous imaginons ? Il faut se poser la question avant de choisir son mode de codification, graphique ou autre…

Un renouveau exempt de nostalgie

Le départ de Georges-Elie Octors en 1988, qui transmet la direction de Musique Nouvelle à son ami et complice Jean-Pierre Peuvion, correspond à un désir de renouvellement professionnel. Après une année délibérée de battement, il passe du Conservatoire de Bruxelles à celui de Liège où il n’enseigne plus la percussion mais la formation aux langages (musicaux) contemporains, plus en accord avec l’évolution de ses activités de musicien pratiquant. D’autant qu’une autre aventure l’attend un an plus tard avec l’ensemble Ictus…

J’évoque toujours les souvenirs de mes années « Musiques Nouvelles » avec beaucoup de plaisir, mais sans nostalgie. Les années 70 et 80 ont été absolument cruciales pour l’éveil de ma sensibilité d’artiste. Puis j’ai eu la chance d’en traverser d’autres, tout aussi intenses, par la suite.

Dans quelques mois, je serai admis à la retraite dans l’enseignement. Cela ne me fait pas peur car, comme le dit Woody Allen : « Je m’intéresse essentiellement à l’avenir  …parce que j’ai bien l’intention d’y passer les prochaines années »

Propos recueillis par Isabelle Françaix

Publicités

2 réponses à “Georges-Elie Octors – L’aventure humaine avant toute chose

  1. Pingback: 10 mars 2013 – 50 doigts pour 50 ans | musiques nouvelles 50 // Cypres·

  2. Pouvez-vous me donner l’adresse email de Georges-Elie Octors. Je suis belge mais je vis en Nouvelle-Zélande, et suis une ancienne élève du Conservatoire Royal de Bruxelles, où j’ai connu Georges-Elie.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s