Michel Fourgon – Un cheminement libre et singulier

Michel Fourgon (c) Isabelle Françaix

Michel Fourgon (c) Isabelle Françaix

Michel Fourgon explore la musique avec curiosité et appétit, au fil de ses coups de cœur, de ses rencontres et des hasards heureux qui ponctuent sa route. Du solo instrumental au grand orchestre avec soliste, de la musique de chambre à la musique d’ensemble, des pièces vocales à l’opéra, avec ou sans dispositif électronique, il s’intéresse également au domaine théâtral, collabore avec des plasticiens, des photographes et des écrivains, écrit lui-même sur la musique et consacre une grande partie de son temps à l’enseignement au Conservatoire de Liège. L’imprévu s’inscrit chez lui dans la continuité d’une démarche gourmande, émancipée, intensément créative et profondément signifiante. Un plongeon dans l’inconnu, aussi entier qu’intelligent.

Votre Micro-concerto pour piano solo et 16 instruments fait partie du coffret anniversaire des 50 ans de Musiques Nouvelles (Cypres – 6 décembre 2012). A quel moment de votre parcours musical cette pièce, qui date de 2006, se réfère-t-elle ?

Claude Ledoux, Denis Bosse et moi avions lancé un projet avec L’Atelier musicien, en collaboration avec Musiques Nouvelles : nous désirions tous trois écrire une pièce concertante pour soliste. Claude Ledoux a écrit un concerto pour flûte et Denis Bosse un concerto pour alto. Comme je travaillais depuis plusieurs années avec Marcel Cominotto, j’avais envie d’écrire ce micro-concerto pour lui. Je venais de terminer un concerto pour clarinette pour Jean-Pierre Peuvion et l’Orchestre Philharmonique de Liège et j’étais encore dans la réflexion concertante. Je n’envisage pas le concerto selon la conception beethovenienne de lutte entre l’orchestre et le soliste ; j’ai donc voulu tisser des relations « amicales » entre ces deux pôles. J’ai conçu l’ensemble de 16 instruments comme un petit orchestre de chambre.

D’où son intitulé : Micro-concerto ?

Oui, car il ne dure que 14 minutes. Mais le titre est à double-sens : il évoque également le microphone. Le piano lance certaines phrases qui sont amplifiées par l’orchestre, comme à travers un micro.

Vos titres sont souvent des clins d’œil, des images, des figures de style. Citons pêle-mêle Le Tracé s’envole (pour chœur et orchestre – 2011),  Les Eckervices (fantaisie madrigalesque – 2007), Les Poissons n’ont pas de conversation (2004), Kasimir et son double (2002-2011), Trois chansons de Maldoror (2000), etc. Votre rapport à la littérature est-il essentiel ?

Terriblement ! Je ne pourrais pas vivre, ni composer sans lire. J’ai toujours quatre ou cinq livres sur ma table de chevet. J’ai beaucoup écrit de musique vocale. Et j’aime imprégner à mon écriture instrumentale une certaine forme de « vocalité ». Ce qui me marque, je l’emporte souvent dans ma musique.

Ce micro-concerto contient-il des échos littéraires ?

Non, je me suis astreint dans ce cas à une œuvre plus « pure », comme dirait Boulez, sans référence littéraire ni autre. Parfois, je m’inspire d’une peinture ou d’un objet extra-musical qui devient le départ ou le déclic d’une composition. Mais ce n’est pas du tout le cas ici. Je me suis inspiré du piano, très concrètement, en explorant ses possibilités techniques. Je n’ai pas essayé de faire une œuvre ultra-virtuose, bien que le pianiste l’ait trouvée difficile. Je désirais faire sortir la poésie de cet instrument, par des assemblages de timbres. Ma démarche se situait donc dans la concrétude mais aussi par-delà le concret.

Cela a-t-il représenté une charnière dans votre écriture ?

Non, le Micro-concerto est dans la continuité de ma démarche : chacune de mes pièces est une tentative d’approche d’un territoire particulier. Celle-ci touchait à celui de la musique pour elle-même, hors de toute référence.

Michel Fourgon (c)Isabelle Françaix

Michel Fourgon (c)Isabelle Françaix

Vous parlez volontiers, dans vos écrits ou vos entretiens avec des compositeurs (Les Carnets du Forum), de l’importance de la « jouissance sonore ». Qu’entendez-vous par là ?

Je ne sépare pas la vie de l’art. Je n’ai donc pas la même attitude que mon ami Victor Kissine, qui se réclame « classiciste » et pense que la sphère de l’art et celle de la vie ne sont pas des espaces poreux. C’est une position que je respecte, évidemment, mais pour ma part, je me sens comme Mahler. J’aime aussi faire la fête, parler avec les autres, enseigner. Les compositeurs nous disent beaucoup d’eux-mêmes dans leur musique : je crois que l’on écrit comme on est.

Quel est votre instrument ?

J’ai joué de la guitare, de la flûte, du piano. J’ai beaucoup chanté aussi. Mon premier instrument  a été le piano et même si je n’en joue pas très bien, j’aime le jouer ! Ma mère enseignait le solfège et mon père la méthodologie du solfège ; tous deux jouaient beaucoup à la maison. J’ai entendu le piano toute mon enfance.

Vous composez au piano ?

Même si je pianote un peu, en général je compose à ma table. Je ne conçois pas la musique en la jouant. Je l’entends dans ma tête.

Comment êtes-vous entré en musique ?

Naturellement, puisque mes parents étaient musiciens. Vers 13 ans, j’avais terminé l’Académie de musique, alors que j’étais avec des étudiants de 18-19 ans. Par réaction, j’ai décidé d’arrêter. J’ai recommencé vers 16 ans, librement. C’était ma décision : un nouveau départ, un vrai choix. Sans être en révolte, j’avais besoin de m’affirmer.

J’ai toujours été assez éclectique : rock et classique sans distinction. Mais je n’écris pas du tout de musique rock. Si j’ai joué, adolescent, dans un groupe de rock, je n’ai fait que du « classique » par la suite. Je n’aime pas le mot « contemporain ». C’est trop connoté « musique expérimentale inaudible pour intellectuel à cheveux blancs ». Je préfère dire « musique vivante ».

Vous terminez actuellement l’écriture d’un opéra consacré à Lolo Ferrari. Qu’est-ce qui vous a conduit vers l’histoire de cette femme déformée à outrance par la chirurgie esthétique ?

Un hasard. Depuis Maldoror (que nous avions monté en 2000 avec Musiques Nouvelles), je ne pensais plus à l’opéra… jusqu’à ce que Frédéric Roels (à l’Opéra de Wallonie à l’époque) m’appelle. Nous sommes tombés d’accord sur l’emploi d’une voix de type baroque, d’une guitare électrique et d’un orgue Hammond, ce qui donnerait à l’ensemble des couleurs moins bourgeoises que celles de l’opéra traditionnel. Mais nous avons dû attendre que Frédéric soit devenu directeur de l’opéra de Rouen pour nous y mettre réellement.

Son livret pointe formidablement l’aspect social et humain de Lolo Ferrari. Quand je prononce son nom, je vois des yeux écarquillés et des sourires en coin. Jeune, Lolo Ferrari était jolie. D’une petite famille de bourgeoisie de province, elle est tombée sur un Pygmalion qui l’a remodelée… avec son accord. C’est une victime consentante qui voulait la célébrité. Elle a subi 22 opérations de la poitrine, jusqu’à l’extrême disproportion, et elle en est morte. Atteinte de dysmorphophobie (elle n’acceptait pas son corps, envahie par la crainte de la laideur), elle s’est suicidée de manière lente. Le sexe à travers ses multiples opérations devient monstrueux ! Comme une bête de foire, elle est acculée à un exhibitionnisme tragique. C’est assez pervers. Ecrire un opéra d’une telle noirceur pendant trois ans est parfois déstabilisant et même déprimant : on avance dans le noir.Mais ce sujet, tout à fait contemporain, est passionnant. Nous avons retravaillé chaque scène, écrite par Frédéric Roels, avec Michaël Delaunoy, avant que Frédéric ne les relise à son tour. C’était un réel travail d’équipe. L’opéra sera créé les 8, 10 et 12 mars 2013 prochains à Rouen.

Michel Fourgon (c)Isabelle Françaix

Michel Fourgon (c)Isabelle Françaix

Comment abordez-vous la rencontre du texte, de l’image et de la musique ? La consonance n’étant pas prioritaire…

… elle n’est pas interdite non plus ! Je tiens cela d’Henri Pousseur, qui a été mon maître, et sur les genoux duquel j’ai sauté étant petit. Pierre Bartholomée a dit : « Pousseur nous a rendu la consonance ». Il la pensait avec liberté. Je crois qu’il faut toujours être en phase avec la liberté, comme l’a écrit Debussy. Pousseur m’a appris à être libre. Il a été le premier à remettre en cause le petit cénacle sériel… On l’a beaucoup massacré ensuite. J’essaie de garder ces principes chèrement conquis, dans ma musique : c’est une manière de ne pas être académique et de garder ma singularité.

J’adore Joyce. Si je ne l’avais pas lu, je ne serais pas ce que je suis. Il en est de même pour La recherche du temps perdu. De telles œuvres, si singulières et universelles, nous enrichissent. Le sens de la vie d’un artiste, c’est d’essayer d’être libre et singulier. Proust et Joyce nous le montrent avec une force inouïe!

La musique a-t-elle un sens ?

Pour moi, fatalement ! Mais pas celui du langage parlé ou littéraire. Bien qu’elle nous parle. Nietszche dit que la musique est une sorte de métaphysique qui éclaire mieux la métaphysique que la métaphysique elle-même ! D’après lui, on apprend plus de choses sur la métaphysique en écoutant de la musique qu’en ouvrant des livres de philosophie. Elle touche à notre être profond, indiciblement.

Pourtant, chez vous, la musique et les mots se rencontrent souvent. Ont-ils besoin les uns des autres ?

Les mots, c’est déjà de la musique. François-Bernard Mâche m’a dit un jour : « Peut-être que le langage parlé est une forme de musique spécialisée en communication ». Les mots sont des sons… Même si Valéry affirmait : « La poésie, c’est choisir entre le son et le sens », y a-t-il tant de différence entre poésie et musique ? Je ne les sépare pas, sans être tout à fait catégorique. J’ai travaillé aussi avec des peintres, des photographes, des poètes… J’ai besoin d’un contact avec l’altérité. Je ne suis pas un artiste solitaire dans une tour d’ivoire.

Michel Fourgon (c)Isabelle Françaix

Michel Fourgon (c)Isabelle Françaix

La musique est-elle pour vous le vecteur d’une quête ?

C’est une sorte de cheminement vers… on ne sait quoi. L’important, c’est le cheminement. Ce bout de route nous permet de transmettre à d’autres nos expériences. Je le fais très concrètement avec mes étudiants au Conservatoire. C’est passionnant, d’être un maillon. La postérité est un attrape-nigaud. Il faut accepter cette forme d’errance instinctive qui n’est pas sécurisante.

Quel est votre chemin ?

Il s’établit avec longueur et lenteur. Je ne sais pas écrire vite.  On avance…  Je ne suis pas sûr que les artistes soient les plus clairvoyants sur eux-mêmes.

J’ai eu beaucoup de chance de rencontrer des gens bien : des institutionnels comme des musiciens sincères ont défendu ma démarche un peu en marge, et ce depuis mes débuts.

Propos recueillis par Isabelle Françaix

2012

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