Jean-Paul Dessy – Entre Apollon et Dionysos

Jean-Paul Dessy (c) Isabelle Françaix

Jean-Paul Dessy (c) Isabelle Françaix

En 1997, jeune compositeur et violoncelliste fort d’une expérience vitaminée au sein du groupe Maximalist! et du Quatuor Quadro, Jean-Paul Dessy souhaitait réunir l’énergie phénoménale des musiques populaires et le raffinement de l’écriture. A la tête de l’ensemble Musiques Nouvelles, il approfondit la brèche que l’ensemble a déjà ouverte dans le monde codé de la musique contemporaine, bouillant d’y élever une Babel musicale, ouverte à toutes les écritures créatives du présent.

Jean-Paul Dessy, vous dirigez l’ensemble Musiques Nouvelles depuis 1997. Comment en avez-vous endossé la responsabilité, à la suite de Pierre Bartholomée, Georges-Elie Octors, Jean-Pierre Peuvion puis Patrick Davin ? Car vous preniez alors les rênes d’un ensemble mythique, pionnier de la musique contemporaine…

Avec, à la fois, une profonde reconnaissance envers ceux qui avaient créé et développé Musique Nouvelle et une volonté d’ouvrir de nouvelles perspectives. À la naissance de Musique Nouvelle, les créateurs de l’ensemble, Henri Pousseur et Pierre Bartholomée désiraient également faire entendre, outre leur propre musique et celles des compositeurs du début du XXe siècle – et singulièrement ceux de la seconde école de Vienne –qui avaient révélé leur vocation et soutenu leur courage de créer des musiques innovantes. La figure tutélaire de Schoenberg, ce titan de l’histoire de la musique, était celle, impressionnante, contraignante, prescriptive d’un Commandeur.

De 1962 aux années 1990, Musique Nouvelle a été la plateforme de l’éclosion et du devenir d’extraordinaires talents. Philippe Boesmans y a grandi ! Pierre Bartholomée y a poursuivi un important cheminement créatif et Henri Pousseur est demeuré longtemps l’immense penseur-compositeur d’une musique contemporaine au cœur de la société. Il s’est battu avec succès pour qu’elle soit reconnue par les instances pédagogiques, institutionnelles et de diffusion. Quelle gratitude lui devons-nous !

J’ai donc dû affronter les instances surmoïques de Musique Nouvelle en décidant de ne plus programmer la musique de la première moitié du XXème siècle et d’orienter résolument l’ensemble vers celle du temps présent, à quelques exceptions près, comme celle de Scelsi, que Jean-Pierre Peuvion avait inscrite dans le devenir de l’ensemble, et dont on se devait encore de divulguer l’œuvre méconnue.

Le maître-mot de Musiques Nouvelles (au pluriel désormais) serait la création, au sens strict du terme ! C’est la mission première d’un ensemble de musique contemporaine ; elle donne un élan d’énergie incomparable à ceux qui la jouent et l’écoutent. Découvrir une œuvre pour la première fois rejoint une dimension sacrée de l’art. C’est le saisissement, la sidération, le moment absolu : le kairos des Anciens Grecs. Et c’est le creuset dans lequel doit s’établir la raison d’être de Musiques Nouvelles, hier aujourd’hui et demain.

Henri Pousseur a joué un rôle capital en ce sens. Il faisait venir à Liège StockhausenBerio  et tant d’autres… et j’en ai été le témoin, adolescent. Si j’avais su que je pourrais plus tard m’inscrire dans la perpétuation cette histoire-là, j’aurais pensé que ce serait la plus belle des choses à faire de ma vie !

La seconde moitié du XXe siècle, c’est aussi la pop music, la chanson, le rock… N’était-ce pas perturbant ?

Ces musiques non estampillées savantes ni contemporaines sont parfois des lieux de prodigieuse invention, qui donnent une grande vitalité à l’instant. J’ai parcouru une partie de mon chemin de jeune musicien professionnel dans ces zones inavouables… Et je garde l’envie de rassembler sur une seule scène, comme ce fut le cas lors des concerts Babel Live, des artistes qui ne se rencontreront jamais dans les festivals ni les salles de concert. Il  s’agit  de donner à entendre à travers la pluralité des mondes sonores la multiplicité  de nos états d’Être.  Je cite souvent cette magnifique maxime de Montaigne : « Quand je prie, je prie ; quand je danse, je danse ». La musique permet d’insuffler la joie et la puissance de la danse dans cette forme de  prière universelle qu’est l’écoute, et d’incorporer le souffle de l’esprit dans la danse du corps, à travers une jouissance de tout notre être. Ce battement entre Apollon et Dionysos nous unifie. La musique nous offre (écoutons Beethoven, Bach ou Brahms !) cette indivision de nous-mêmes réalisée dans l’instant, où se rejoignent la jouissance instantanée et la puissance éternelle de la quête.

De même, mêlez-vous les différentes facettes de votre agir de musicien : votre travail de compositeur, votre pratique du violoncelle et la direction de Musiques Nouvelles ?

Mes héros d’enfance étaient Bach et Beethoven. Chez ces compositeurs s’affirme un continuum entre la matière artisanale et la substance très éthérée de la visée compositionnelle. Songeons encore à Chopin dont la musique est consubstantielle à l’instrument qui la fait naître.  Sans vouloir me mesurer à ces purs génies, je ressens cette même nécessité d’unir la pratique instrumentale et  la spéculation compositionnelle.

Or l’histoire de la musique au XXe siècle peut se lire comme celle de la disparition de ces  figures d’artisans créateurs. Le  taylorisme s’est imposé dans  l’agir musical : les interprètes d’un côté, les compositeurs de l’autre. Mon souhait est de garder indivises les facettes de l’agir musical, au rang desquelles je place la mise en sons par la direction d’orchestre.

Que voulez-vous dire par mise en sons ?

Il s’agit, dans un contexte humain favorable de complicités et de connivences, de bâtir en commun un édifice sonore. C’est la grande force du travail de Musiques Nouvelles : faire incarner par tous les musiciens le degré le plus subtil d’une partition qui doit devenir corps sonnant, corps émouvant,  acte de communion humaine.

Si je venais à manquer de l’artisanat premier qui m’a donné une langue maternelle (le violoncelle), je serais privé de sa vérité d’âme. Le violoncelle, c’est le retour à ma langue originelle, à la nécessité de continuer à la parler quotidiennement. Cela  me permet d’en parler d’autres : celle des autres compositeurs, des autres instruments, celle du metteur en sons. L’appellation de « chef d’orchestre » se rapporte  par trop au XIXe siècle , à la musique symphonique et aux codes qui y sont liés.

Cela influence-t-il vos choix musicaux en tant que directeur artistique ?

Si je tente de rationaliser une démarche dont les arcanes sont beaucoup plus flous en réalité, je détermine une programmation en répondant à une suite incontournable de questions essentielles. Nous devons parfois examiner 150 pièces lorsque que nous travaillons au cœur d’un réseau (comme les World Music Days, Tactus, Re-new ou plus récemment New-Aud), avant d’en choisir moins d’une dizaine.

Tout d’abord, quelle est mon intuition, dans ce chemin d’affinités qui se démarque de l’habituel consumérisme (J’aime/J’aime pas) ? Pour cela, il me faut lire et écouter très attentivement la partition, avec une écoute attentionnée. Il ne s’agit pas de mettre en action un dispositif d’attente, mais d’être attentionné : de recevoir une musique avec le plus de compassion, de tolérance et d’acceptation possibles…  Faire connaissance, en somme.

Ensuite, je me pose la question des musiciens de l’ensemble qui mettront leur haute virtuosité au service d’une partition. Pourront-ils vivre une expérience porteuse à travers elle ? Cette musique peut-elle être dite par le corps et par le son ?

Enfin, cette question souveraine primordiale : de quoi cette partition est-elle le témoin ? De tout un monde,  un monde – émotionnel, sensoriel, spirituel – qui doit être incorporé par le musicien et qui sera ensuite reçu par le public. C’est une préoccupation majeure. Nous sommes loin de « Ca va plaire/Ca ne va pas plaire ». Comment serons-nous en mesure de vivre une expérience où l’on fusionne dans l’écoute et dans le jeu, grâce et à travers  le monde  intérieur que divulgue cette partition-là ?

Avez-vous des regrets depuis 1997 ?

Ce parcours avec Musiques nouvelles m’a  offert de vivre tant de moments d’une force telle qu’ils sont de nature à motiver une vie entière. J’ai quelquefois vécu des états qui renvoient à ce que les mystiques ont évoqué de tout temps : nous nous sentons soudain participer à quelque chose qui nous dépasse totalement. Ce sentiment, ce continuum d’être, est pour moi la réalité ultime de notre condition d’homme.

Quels sont vos souhaits pour l’avenir de Musiques Nouvelles, cinquantenaire ce 6 décembre 2012 ?

Jean-Paul Dessy (c) Anne Baraquin / Sofam

Jean-Paul Dessy (c) Anne Baraquin / Sofam

Continuer ! Que des moments tels que je les ai évoqués continuent à être le fil rouge de l’existence de l’ensemble.

Il est souvent malaisé aujourd’hui de faire entendre aux instances  politiques et sociétales, aux organismes de diffusion médiatique, la fine nécessité de cette étrange pratique qu’est la musique d’auteur que nous faisons. Une musique éloignée des injonctions de la culture de masse et des critères de rentabilité industrielle. C’est pourtant là, dans l’écoute attentionnée qu’elle réclame, dans le silence intérieur, que nous sommes au cœur des plus beaux enjeux.

La direction de Musiques Nouvelles est-elle un travail solitaire ?

Une partie de moi-même tend à solitude et au silence, ce que m’offrent le violoncelle et la composition. En revanche Musiques Nouvelles est une aventure collective. Comment faire en sorte qu’un ensemble parvienne à un bien commun ? Le concert comme liturgie plénière est  le terrain d’action de ce projet essentiel. Concertare en latin d’église signifiait « projeter quelque chose en commun ».

Il s’agit, sans gestes ni paroles, d’établir, par l’écoute la plus fine, la plus harmonieuse et la plus silencieuse des concertations.

Propos recueillis par Isabelle Françaix

Lien vers le portrait vidéo de Jean-Paul Dessy : ICI (FULGURANCES INTERIEURES – Réalisation Camille De Rijck)

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