Denis Simandy – Professionnel amateur

Denis Simandy (c) Isabelle Françaix

Denis Simandy (c) Isabelle Françaix

A 15 ans, la musique l’a happé par surprise et avalé tout entier ; du piano au cor, de concerts en conférences, musicien, professeur, directeur du Festival Lille Clef de Soleil, Denis Simándy dévore et partage la musique sans compter : C’est naturel, je ne peux pas faire autrement ; c’est une question de survie et d’oxygène ! Je revendique l’obsession des amateurs, car dans « amateur », il y a « amour ». Et j’aime mouiller ma chemise ; or, comme dans le sport de haut niveau, la musique exige un entraînement quotidien soutenu : c’est BAC + vie ! Et pourtant, si ses journées semblent excéder vingt-quatre heures, ce grand passionné ne perd pas dans la trépidation le goût ni la saveur du bien vivre. Dans son grenier spécialement aménagé, il écrit, répète, médite, réfléchit à la lueur des bougies, une plume à la main et un ordinateur portable sous les yeux. Dans son salon à équipement high-tech, il écoute des vinyles d’époque ou visionne en Blu-Ray des films de Renoir, tout récemment masterisés. Sa voiture, dans laquelle il parcourt quelques 60 000 km par an, lui offre un retrait dans le silence. C’est ma bulle, mon espace intra-utérin, précise-t-il joyeusement. Français de naissance mais Hongrois d’origine, Denis Simándy a certes adopté la vie de bohème, pourvu qu’elle soit rigoureuse et structurée par les exigences du métier de musicien.

Sa première rencontre avec la musique, pour le moins inattendue, reste à ses yeux un événement fondateur inexplicable et profondément déterminant. A quinze ans, toute ma vie extrascolaire était occupée par le handball ; je m’entraînais deux heures chaque soir et huit heures le week-end. Gardien de but, je suis allé jusqu’en championnat de France. J’étais dans le lycée de la ZUP de Mons-en-Barœul [NDLR : Zone d’Urbanisation Prioritaire] ; un jour que j’étais au premier rang, bien caché derrière le piano de la salle de musique pour mieux tirer à la sarbacane sur mes copains sans me faire prendre, le professeur s’est mis à jouer La Campanella de Liszt. Je me souviens encore du son de ce piano qui m’entre en pleine figure, au propre comme au figuré car j’avais quasiment la tête entre les cordes ! Il s’ancre en moi et je me mets à pleurer toutes les larmes de mon corps. En rentrant déjeuner chez moi à l’heure de midi, j’ai tout de suite demandé à ma mère si elle avait une partition assortie du vinyle correspondant. Nous venions d’apprendre le matin-même au lycée do-ré-mi-fa-sol-la-si-do et je voulais en savoir plus. Pour la première fois, je m’intéressais au piano qui était chez nous. Ma mère a trouvé La marche turque de Mozart par Wilhelm Kempff et m’a expliqué la position des doigts selon la partition. Un mois plus tard, je la jouais entièrement. Deux ans après, j’obtenais ma médaille d’or au conservatoire de Lille. Ça reste un mystère, comme si la musique avait attendu quinze ans en moi avant d’exploser littéralement. A 18 ans, je jouais la Sonate en si mineur de Liszt, une pièce redoutable du répertoire.

Denis Simandy (c) Isabelle Françaix

Denis Simandy (c) Isabelle Françaix

La suite de l’histoire, qui le mène du piano vers le cor, n’en est pas moins insolite ni enthousiasmante. Je ne me suis pas posé de questions. Une dame m’a dit un jour : « Doué comme tu es, tu devrais faire du cor ! » Je ne savais pas qu’elle essayait de sauver la place d’un prof de cor qui n’avait aucun élève… Or, celui-ci, qui ne disposait pas d’instrument non plus, a eu le grand talent de me tenir en haleine toute une année scolaire, me faisant patienter avant l’arrivée sans cesse reportée de l’instrument : je découvrais à ses côtés des œuvres du répertoire et travaillais ma respiration. Il a gardé son poste en m’occupant pendant un an sans me décourager. Chapeau à Monsieur Jean Moulin, corniste à l’Opéra de Lille ! Deux ans plus tard, ma médaille d’or de cor en poche, je suis allé à Paris.

C’est à cette époque que surgissent dans sa vie les premières questions et l’irrépressible passion. J’étais fou de musique à en mourir ! Quand je travaillais une Polonaise de Chopin, tout mon argent de poche passait dans les douze ou treize vinyles de ses différentes versions. A l’époque j’achetais huit biographies de Chopin et quand je tombais, dans une neuvième, sur une anecdote que je ne connaissais pas, j’étais heureux comme tout ! Après mon BAC, je pratiquais la musique quatorze heures par jour. C’étaient mes plus belles années ! Je travaillais comme un malade.

Aujourd’hui encore, il n’y a pas un instant sans musique dans ma journée. Le matin, mon premier geste est d’allumer ma chaîne et le soir mon dernier est de la couper. Je répète, je m’entraîne, je joue dans différents ensembles et en tournées, j’enseigne le piano vingt heures par semaine, il y a douze ans je crée le Festival Lille Clef de Soleil, les Musitoriques (cycle de conférences à la Fnac de Lille) et les masterclasses au château de Chabenet,…

Denis Simandy (c) Isabelle Françaix

Denis Simandy (c) Isabelle Françaix

Et la musique contemporaine est loin d’être le cadet de ses soucis ! A 20 ans, je déclarais haut et fort à qui voulait l’entendre que la musique s’arrêterait pour moi définitivement à Brahms. Jusqu’à ce que je croise, sur un trottoir du vieux Lille devant le conservatoire, une Arménienne qui avait créé un groupe de musique contemporaine et qui m’invitait à jouer avec eux. Comme j’avais besoin d’arrondir mes fins de mois… pourquoi pas ? Je suis allé à une ou deux répétitions. Il y avait Jacques Derégnaucourt, compositeur et violoniste exceptionnel et… j’ai mis le doigt dans l’engrenage. J’ai eu la chance de travailler avec des personnages comme Ennio Morricone, des compositeurs passionnants et passionnés. Je suis arrivé dans l’ensemble Musiques Nouvelles grâce à Gualtiero Dazzi qui a un jour demandé à Jean-Paul Dessy de m’appeler pour un projet qui leur était commun.

Son inspirateur, Denis Simándy le trouve cependant au XIXème : Liszt est pour moi l’homme de culture le plus important de son siècle. Si j’ai travaillé le piano comme un fou, c’est lui le responsable ! C’est encore lui qui m’a incité à commencer les conférences. Compositeur exceptionnel, inventeur du récital, il brûlait d’une envie puissante de musique contemporaine. Alors que Brahms et Von Bulow, de 40 ans plus jeunes, s’opposaient dans un manifeste à l’évolution de la musique, Liszt qui était un vieil homme affirmait : « Ma seule ambition de musicien était et sera de lancer mon javelot dans les espaces indéfinis de l’avenir… » Il a fait des pièces qui sont restées dans des tiroirs jusqu’à ce que Cortot les y retrouve, décelant l’œuvre d’un visionnaire incroyable. Liszt a commencé à écrire atonal avant Berg ou Webern. C’est un personnage fantastique qui a eu au moins cinq vies. Il avait un tel appétit !

Denis Simandy (c) Isabelle Françaix

Denis Simandy (c) Isabelle Françaix

Notre musicien polyvalent est un romantique impénitent qui poursuit dans son élan : Il ne faut jamais renoncer à ses rêves ! J’en ai toujours de nouveaux. Richard Bohringer a écrit avec les mots de la rue une très belle pensée dans son premier livre : « Mets du charbon et t’occupe pas des signaux ! » C’est pour moi d’une telle vérité : il faut avancer, avancer, avancer. Tant de gens regardent en arrière. Je suis pourtant foncièrement passéiste : un geek à la pointe de la technologie, nostalgique des calèches avec une excellente voiture. C’est très compliqué, voire schizophrénique.

En quelque sorte, Denis Simándy fait du neuf avec du vieux, et le revendique !

Propos recueillis par Isabelle Françaix – Octobre 2012

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Une réponse à “Denis Simandy – Professionnel amateur

  1. Pingback: Le pupitre des cors fait la fête à Lille | musiques nouvelles 50 // Cypres·

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