Jacqueline Fontyn – Grâce et Merveilles

Jacqueline Fontyn © Isabelle Françaix

Jacqueline Fontyn © Isabelle Françaix

Compositrice depuis son plus jeune âge et généreuse pédagogue, Jacqueline Fontyn a fêté ses 80 ans en 2010 avec le sourire espiègle d’une petite fille: modeste, charmant et émerveillé. Cette grande dame de la musique, appréciée bien au-delà des frontières de la Belgique, ne manque pas d’humour ni de lucidité sur son parcours personnel ou sur l’histoire de la musique dite «contemporaine». Cependant, elle s’y penche avec délicatesse et discrétion, heureuse de pouvoir aujourd’hui encore vivre de sa passion, sans tambour ni trompettes mais avec émotion. Méandres, sa toute dernière pièce en 2011, est aussi la première que lui commande Musiques Nouvelles depuis la création de l’ensemble en 1962 et fait partie du coffret anniversaire des 50 ans.

En général, c’est la commande ou la demande d’interprètes qui s’intéressent à ma musique qui me motive ou m’inspire. Cette fois-ci, c’était Jean-Paul Dessy pour Musiques Nouvelles. Pendant des semaines, voire des mois, je pense à l’œuvre, j’essaie d’en tracer les contours, d’en dessiner la forme. J’ai toujours un carnet à portée de main, de jour comme de nuit. J’y note des idées sur l’écriture instrumentale, le jeu d’ensemble, des esquisses musicales, etc. Mais en cours de travail, je garde la liberté de modifier mes plans selon la fantaisie de l’instant.

La plupart des titres de ses pièces, simples et visuels, ouvrent des univers poétiques. Pour beaucoup de mes œuvres, le titre vient après. D’ailleurs, il est parfois plus difficile à trouver que la musique; il est quelquefois suggéré par des amis. C’est plus simple lorsqu’il s’agit de poèmes mis en musique comme Alba ou Mouettes. Par ailleurs, certaines pièces instrumentales ont été inspirées par des poèmes; c’est le cas, entre autres, pour Le Gong (Robert Guiette) pour piano ou Compagnon de la Nuit (Emile Poncin) pour hautbois et piano. . Ces titres-là sont plus littéraires que visuels, mais il y en a de purement picturaux, comme On a landscape by Turner ou In the green shade, d’après un dessin que j’avais vu au Musée asiatique de San Francisco. En visitant le musée de Vienne, j’ai admiré un tableau de Brueghel qui s’appelait Horizon et je l’ai choisi pour titre d’un de mes quatuors à cordes, que je composais à ce moment-là.

 Si j’aime les tableaux que je veux évoquer, je ne cherche cependant pas à en faire une description mais plutôt à en rendre l’atmosphère ou du moins celle qu’ils me suggèrent.

 Pour Méandres, je vous avouerais que j’ai puisé dans une liste de titres que je garde en réserve. Quand je trouve un mot joli ou spécial, dans des recueils de poèmes par exemple, je le note… J’aime le mot «méandres» et certains climats dans ce morceau peuvent s’y référer. Particulièrement le début, un peu sombre, ou certains passages qui se veulent mystérieux.

Comment Jacqueline Fontyn définit-elle sa «démarche esthétique», sa recherche de compositrice?

C’est très difficile à définir soi-même; certains emploient, à propos de ma musique, l’expression «impressionnisme moderne», mais je ne tiens pas vraiment à me situer…

JacquelineFontyn03©IsabelleFrançaix

Comme il est beaucoup plus rare de rencontrer une compositrice qu’un compositeur, difficile de résister à l’envie de lui demander ce que signifie pour elle l’idée de «création au féminin». Voilà un sujet dont je ne me suis jamais préoccupée. En 1977, j’ai été invitée à Cologne pour y assister à un Congrès international «Frau und Music» car on y jouait deux de mes œuvres. Je me suis trouvée face à des femmes mécontentes et frustrées et cela m’a étonnée et même choquée. Bien sûr, il y a eu – et il y a sans doute encore – des préjugés envers les femmes compositeurs. […] En ce qui me concerne, être fille fut sans doute une grâce! Mon père aurait voulu être ingénieur, mais il était le neuvième de dix enfants et financièrement il ne pouvait s’inscrire à l’Université. C’était le début du siècle (il était né en 1888): il s’est tout de suite trouvé un travail et il a très bien mené sa barque. De ce fait, si j’avais été un garçon, je crois que j’aurais dû avoir «un vrai métier», car on ne peut pas vivre de la musique…! Je n’ai hélas pas eu l’occasion de lui en parler car, de son vivant, cette question ne m’avait jamais effleurée. D’ailleurs mon gentil papa m’a toujours fort encouragée et aidée à poursuivre mes études. C’est ainsi que, dès mes seize ans, il m’a permis de me rendre à Bruxelles, toute seule! C’était assez exceptionnel à l’époque. Mes leçons chez Marcel Quinet étaient consacrées à l’apprentissage des écritures théoriques: de l’harmonie, du contrepoint et de la fugue. Mais je voulais que la moitié de la leçon au moins fût dédiée à la composition.

 Après plusieurs années, mon professeur m’a dit: «Il faut que vous changiez d’air! Allez trouver Nadia Boulanger.» Je suis donc allée à Paris où la grande dame m’a reçue dans son luxueux appartement. Elle a regardé une de mes œuvres et l’a critiquée assez sévèrement. Elle m’a invitée à sa réception du mercredi où je me suis trouvée au milieu d’un cercle imposant de musiciens et d’étudiants, dont plusieurs futures stars. Mais le lendemain, je faisais la connaissance de Max Deutsch, disciple de Schoenberg. Et j’ai tout de suite compris que c’était lui qui me ferait changer d’air. Il m’avait dit: «Je vous plongerai dans un bain de musique»!

Propos recueillis par Isabelle Françaix – 2012

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