Paul-Baudouin Michel – Organiser le temps ?

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Paul-Baudouin Michel © Isabelle Françaix

Amoureux de littérature, curieux de l’évolution scientifique, soucieux d’observer la pointe de la modernité, Paul-Baudouin Michel ne se laisse pas dépasser par l’informatique : un ordinateur trône dans son bureau, sur lequel il écrit ou recopie ses pièces musicales en cours, satisfait de voguer librement sur internet quand une question le taraude. Il a récemment répertorié son œuvre qui compte à présent 196 numéros d’opus. Il a donné des dizaines de  conférences sur les musiques d’aujourd’hui et fait partie depuis 1997 de l’Académie Royale des Sciences, Lettres et Beaux-Arts de Belgique, où Musiques Nouvelles donne un concert en son honneur le 5 mai 2011. Sa carrière dans l’enseignement, d’où il est retraité depuis 1995, l’a conduit à la direction de l’Académie de musique de Woluwe-Saint-Lambert pendant 32 ans où il fut également professeur d’harmonie et d’histoire de la musique. Il enseigna la composition aux Conservatoires Royaux de Mons et de Bruxelles ainsi que l’analyse musicale à la Chapelle Reine Elisabeth. Expérimentateur, Paul-Baudouin Michel demeure à 80 ans, un chercheur-créateur.

Mon âge me donne une vue d’ensemble. Il n’y avait pas spécialement de tonalité dans mes premiers essais mais plutôt une polymodalité. C’était instinctif. Ensuite, mes pièces sont devenues « non tonales » en restant thématiques. Beaucoup sont restées inachevées. Dès le début, j’ai été intéressé par la phraséologie et le développement motivique.

J’ai découvert assez rapidement le système dodécaphonique. En 1961, à Darmstadt, « si on n’est pas sériel, on ne vous joue pas : il faut en tirer les conséquences », disait-on. Appliquer le principe sériel aux durées, aux timbres, aux intensités, aux enveloppes ne me convenait pas. Tout y étant sérialisé et sans aucune répétition, n’importe quoi peut arriver n’importe quand. Le résultat donne l’impression d’un chaos. C’est un paradoxe : plus l’organisation et l’ordre s’installent avec excès, plus croît le taux d’entropie. C’est aussi vrai dans la société. Pour moi, il n’y a pas de hasard. Le hasard, c’est la poubelle dans laquelle on dépose avec des mains tremblantes ce qui n’a pas encore été expliqué. C’est de la paresse ou de la régression mentale.

La musique est avant tout l’art du Temps, comme la danse et le cinéma. L’unité du temps classique en Occident, c’est la grande valeur : la ronde qu’on divise en deux blanches et que l’on subdivise en quatre noires. Mais dans la musique indienne et une grande partie de la musique asiatique, c’est la petite valeur qui est l’unité : l’épaisseur du présent, le Matras que l’on additionne et multiplie en Tala. C’est le temps qui s’ajoute au temps et semble infini… 

L’œuvre ouverte ou mobile m’a davantage intéressé car elle se distingue de l’aléatoire. C’est un travail sur la forme. Libration 1 pour piano, par exemple, est une œuvre « à parcours », une sorte d’exploration en apesanteur. Il lui faut donc trouver un langage et un style qui lui soient propres sous peine de glisser sur une pente savonneuse. Ce qui relève de l’heuristique : il faut dégager les règles de notre recherche.

Pour Paul-Baudouin Michel, la créativité se trouve avant tout dans l’inspiration et se manifeste dans l’imagination de combinaisons sonores. Il attache une forte importance au style, citant volontiers Buffon : Le style, c’est l’homme même. Le sien a fortement évolué : De plus ou moins tonal-modal, il est devenu en peu de temps vaguement sériel et puis… j’ai beaucoup cherché, analysé. Je me suis aperçu que je me répétais. C’est la façon dont on traite les choses qui est importante. Pendant une trentaine d’années, avec l’aléatoire et le sérialisme, l’harmonie a été massacrée. Le dernier mot de Schoenberg sur son lit de mort a été « Harmonie ! » Comment interpréter cela ? En examinant l’emploi des séries chez les Viennois, on remarque que dans la structure interne d’une série dodécaphonique (notamment chez Webern et le dernier Schoenberg), se trouvent de vrais carrés magiques, ce qui réduit les intervalles et les harmonies. Le style, pour moi, est en grande partie une couleur harmonique et mélodique.

Terza Rima est l’un de ses derniers opus et figure dans le coffret anniversaire des 50 ans de Musiques Nouvelles : Cette pièce s’inspire de la phraséologie de la Divine comédie : les rimes embrassées ABA, BDB, CDC… Toutefois, elle ne se réfère pas au texte de Dante ni à son sens. La phraséologie n’est pas classique. Les instruments à sons non entretenus (médiums et aigus) suscitent une certaine couleur. Les motifs et les thèmes reviennent avec quelques variantes. Le nombre d’harmonies est limité. J’y fais intervenir une sanza comme élément théâtral. J’ai été très jeune attiré par le théâtre et l’opéra ; j’ai d’ailleurs écrit quatre opéras, dont Jeanne La Folle, grande fresque historico-politique…

Paul-Baudouin Michel © Isabelle Françaix

Paul-Baudouin Michel © Isabelle Françaix

Musiques Nouvelles a créé le 5 mai 2011 à l’Académie Royale de Belgique deux mouvements de son tout dernier opus, Seize interludes poétiques pour piano, écrit en août et septembre 2010. Le seizième interlude, (…nocturne cellulaire…), était resté inachevé depuis 1952. J’avais vu un film de Cayatte en noir et blanc : des lumières nocturnes traversaient les barreaux de la cellule d’un prisonnier. Cela m’avait frappé. C’est très personnel mais le titre, qui est à peine une suggestion, pourrait être tout autre, comme l’indiquent les points de suspension. En ce qui concerne (…ondes fractales…), toute musique étant une onde, on peut imaginer qu’elle s’ornemente d’ondelettes puis d’ondelinettes. L’ensemble monte et descend, ce qui constitue l’onde-mère. On y trouve les 12 sons. C’est un univers fractal vu à travers un microtélescope de la NASA ! L’onde s’accélère à la fin en valeurs plus longues. Comme chez Honegger, dans Pacific 2.3.1., au fur et à mesure que le train accélère, le tempo diminue. On obtient une stroboscopie sonore de nature « technopsychoscientifique ». Autrefois, on s’inspirait des lacs, des clairs de lune, des nuits, des paysages ou d’un vers poétique… mais à notre époque, le champ d’inspiration s’est étendu. Nous évoluons de plus en plus vite. Ces interludes sont un peu le carnet d’impressions d’une pensée intellectuelle qui évolue.

Propos recueillis par Isabelle Françaix – 2012

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