Todor Todoroff – Cinétique de l’imagination

Todor Todoroff © Isabelle Françaix

Todor Todoroff © Isabelle Françaix

Aujourd’hui musique et recherches technologiques de pointe forment un couple inventif, novateur et fécond. Beaucoup de jeunes compositeurs ont bénéficié d’une formation scientifique poussée et interrogent le langage électronique. Le compositeur Todor Todoroff est en Belgique l’un des musiciens les plus actifs en ce domaine. Il a repris depuis mars 2008, dans le cadre du projet Numediart, la recherche à la Faculté Polytechnique de Mons. Membre fondateur et président de la FeBeME (Fédération Belge de Musique Électroacoustique) et d’ARTeM (Art, Recherche, Technologie et Musique, Bruxelles), membre du bureau de la CIME (Confédération Internationale de Musique Électroacoustique), il développe des outils d’aide à la composition et des systèmes interactifs pour installation sonore et pour la danse, amoureux passionné des sons, de leurs possibles et de leurs rencontres.

Mon parcours n’est pas très linéaire, compte tenu de mes premières approches musicales : quelques années de piano avec un prof privé lorsque j’étais enfant-adolescent. J’ai d’abord été intéressé par les montages électroniques qui produisaient du son et j’ai construit un synthétiseur vers 16 ans. J’ai « auto-éduqué » mon oreille en fonction des circuits que j’élaborais. Vers 8 ans, je construisais de petites radios extrêmement mauvaises avec juste une diode, une bobine… tout ce que je trouvais ! Je démontais des postes, des téléviseurs, je remettais les pièces ensemble et j’avais de petits écouteurs à cristal qui n’ont pas besoin de beaucoup d’énergie pour produire du son. Je les écoutais avant de m’endormir : sur les ondes courtes, j’entendais un mélange (car cela ne se syntonisait pas correctement) de russe, de chinois, etc. Mais il y avait cette sonorité : cette magie de choses très lointaines et qui venaient à moi. Je pense que ça a beaucoup orienté mon travail avec les voix parlées plutôt qu’avec les voix chantées ! Ensuite j’ai voulu apprendre à construire des instruments, c’est pourquoi j’ai fait Polytechnique. Je voulais faire de la musique mais mes parents y étaient assez opposés car ce n’était pas une profession qui permettait de gagner sa vie ! Après Polytechnique, je suis allé au Conservatoire et j’ai étudié chez Annette Vande Gorne. Je me suis trouvé à un point de rencontre : j’avais développé une pratique assez expérimentale (et très incomprise de mon entourage) et une autre plus dans l’air du temps car j’appartenais à un groupe qui faisait de la New Wave… La partie plus expérimentale m’intéressait davantage mais autour de moi, on disait : « Ces choses-là ne ressemblent à rien… » En arrivant chez Annette Vande Gorne, une série d’horizons se sont ouverts. J’avais une assez grande maîtrise technologique mais la plupart du temps, je n’étais pas très attiré par la formalisation ni la composition. Je me contentais de la découverte de matières sonores et je me laissais un peu bercer par la sensualité des sons. Je n’éprouvais pas le besoin de les structurer pour en faire des morceaux, puisque de toute manière, j’étais persuadé que personne ne voudrait les écouter.

Là, j’ai découvert une série de techniques d’écriture dont j’ignorais tout. Très étonnamment, j’avais travaillé avec des enregistreurs à bande depuis mes 13-14 ans, mais j’avais fait surtout des boucles, avec des enregistreurs distants, des bandes qui traversaient la pièce, etc., mais je n’avais jamais vraiment coupé la bande ! Coller une bande était un acte qui ouvrait toute une série de perspectives. Puis en 1991, les samplers se sont perfectionnés et les techniques se sont affinées.

Pour vous, Todor Todoroff, la musique contemporaine est donc intimement liée aux évolutions technologiques ?

Leur rencontre permet d’exprimer une certaine complexité dans un sens qui n’est pas purement abstrait ni théorique. Il s’agit de refléter la vie. Comme le montraient déjà mes petites radios, on perçoit simultanément des événements, des faits ou des instants parallèles et tout à fait indépendants, des « streams » qui en se juxtaposant créent des accidents qui peuvent produire quelque chose de fort. Cela évoque un travail sur le hasard tel que Cage a pu le faire… J’explore cette dimension depuis quelques années. Dans un concert ou un film, j’aime qu’il y ait plusieurs grilles de lecture ; je n’apprécie pas d’être trop dirigé et je préfère les histoires ou les œuvres dans lesquelles une série de fils différents permettent à l’auditeur ou au spectateur d’avoir une écoute et une vision créatives et de réinventer son histoire. Pour moi la recherche est au moins aussi importante que la composition.

Todor Todoroff © Isabelle Françaix

Todor Todoroff © Isabelle Françaix

Qu’est-ce qui motive votre recherche?

En général, elle est ouverte en permanence à la technologie. Je passe encore beaucoup de temps à construire des éléments électroniques, essentiellement des capteurs qui réagissent aux mouvements. Je programme également des algorithmes de traitement du son qui peuvent le modifier. Le mapping m’intéresse surtout : il s’agit de la correspondance entre des valeurs qui viennent des capteurs et les paramètres des instruments. Le même instrument virtuel (qui peut créer ou transformer du son) peut sonner extrêmement différemment en fonction de la manière dont on le contrôle. En cherchant des mécanismes de contrôle, on organise presque automatiquement le son. On est déjà un peu dans la composition. C’est en cherchant que les idées fusent, évoluent et se concrétisent. Parfois je pense à une manière d’organiser les sons qui n’existe pas encore (ou que je n’ai pas entendue) et je réfléchis à la création de logiciels capables d’atteindre cet idéal.

J’aime la poésie un peu immatérielle de la musique électroacoustique. Elle n’est pas nécessairement liée à la présence de quelqu’un sur scène. Par ailleurs, la spatialisation m’intéresse beaucoup. La localisation des sons en différents endroits de la salle de concert offre une transparence supplémentaire, comme lorsque l’on passe de la mono à la stéréo. Avec plusieurs haut-parleurs, on peut générer une autre forme de poésie composée d’éléments stables dans l’espace en relation avec des éléments mobiles. C’est une cinétique de l’imagination.

Propos recueillis par Isabelle Françaix – 2012

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s