Patrice Imbaud (« L’éducation musicale ») apprécie le coffret-anniversaire de Musiques Nouvelles

CYPRES 2012

CYPRES 2012

6CDs Label cypres : CYP4650. TT : 6 H38′.

Lorsque Adrian Leverkühn, le héros faustien de Thomas Mann, après avoir écouté « L’Hymne à la joie » de la Neuvième symphonie de Beethoven s’écrie : « Cela ne doit pas être ! Il faut que cela soit effacé ! », il comprend que le projet humaniste de Schiller a désormais cessé d’être, disparu à tout jamais… dans les fumées d’Auschwitz, les camps du Goulag et l’explosion d’Hiroshima ; une rupture qui esquisse, en même temps, le projet esthétique d’une post-modernité dans laquelle l’avant-garde de la deuxième moitié du XXe siècle s’engouffrera avec bonheur, préférant fragmentation, pluralité, hédonisme et déconstruction à une tradition jugée surannée. C’est dans ce courant, loin de toute vaine séduction, que s’inscrit la musique d’Henri Pousseur (1929-2009), chef de file de l’école belge de musique contemporaine, d’où naîtra le groupe Musiques Nouvelles dont ce coffret fête le cinquantième anniversaire (2012). Henri Pousseur, qui fut enseignant à Darmstadt entre 1957 et 1967, est riche d’un corpus de plus de 200 oeuvres, dont sont présentées ici quatre compositions majeures, un peu comme un hommage : la Seconde Apothéose de Rameau, Quintette à la mémoire d’Anton Webern, et Stèle à la mémoire de Pierre Froidebise. Choix judicieux, bien qu’obligatoirement limité, qui montre les distances prises par Pousseur avec le sérialisme, choisissant une égale acceptation du consonant et du dissonant, du diatonique et du chromatisme, par sa théorie des réseaux. Une évolution que l’on pourrait schématiser chronologiquement en quatre périodes : moment webernien, moment des oeuvres mobiles et du travail en studio, moment de transition correspondant à la composition de Votre Faust (fantaisie variable genre opéra, en collaboration avec Michel Butor, leader du Nouveau Roman, pour le livret), enfin moment de la mémoire obstinée, qui amènera Pousseur à croire à l’universalité des cultures, comme à un rêve tout éveillé ! Viennent ensuite cinq disques sur lesquels sont gravées les œuvres de 25
compositeurs contemporains appartenant au groupe Musiques Nouvelles, comme autant de témoignages, étalés dans le temps, de la pluralité esthétique de l’École belge, des mondes musicaux irréductibles les uns aux autres, reliés par une même exigence de liberté et de qualité. Pour n’en citer que quelques-uns : Pierre Bartholomée, fondateur du groupe, en 1962, est l’auteur d’une très belle composition, sauvage et lyrique, Le Rêve de Diotime (1999) pour soprano & orchestre. Philippe Boesmans, dont l’oeuvre inclassable fait une large place à l’opéra, propose, ici, une pièce intitulée Chambresd’à côté (2010), image musicale d’un ailleurs qui nous trouble. Puis encore : Denis Bosse, qui s’efforce de faire naître les « champs de l’inaudible » avec la très subjective Obstinatissimo (2006), comme une lointaine réminiscence des cloches qui sonnent ; Stéphane Collin pour L’Âme et la Danse (2005) d’après Paul ValéryJean-Pierre Deleuze, avec …Et les sonances montent du temple qui fut (2012), autour du tamtam et du gong ; Renaud De Putter dans une évocation d’allure straussienne, Addio a Te (2006), de la cantatrice Marie Toulinquet, chantée ici par la soprano Elise Gäbele ; Jean-Paul Dessy, auteur d’un mystérieux et hypnotique Retour du Refoulé (2005), entre minimalisme et rock ; Bernard Foccroulle (Gestes), Jacqueline Fontyn (Méandres), Michel Fourgon (Micro-concerto), Jacques Leduc (Echanges)… et d’autres encore. Voici un coffret de musique vivante d’un éclectisme passionnant, une musique qui sait faire la part belle au silence, qui suspend le temps, qui spatialise les sons, qui rend sensible l’inaudible et éloquent l’indicible. Une musique aussi comme une ascèse, qui sait faire fi de toute illusoire et facile séduction, qu’il serait bien vain de vouloir classer ou théoriser, et dont les œuvres s’enrichissent mutuellement de leurs différences, qu’il faut savoir écouter et réécouter pour en saisir toutes les nuances et la beauté. Un formidable témoignage, indispensable à tous ceux qui s’intéressent à la création musicale contemporaine.

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