Alice Pêtre – Les sens et les sons

Alice Pêtre © Isabelle Françaix

Alice Pêtre © Isabelle Françaix

Cette grande jeune femme tranquille, discrète et posée, cache derrière son immense sourire un tempérament contrasté, aussi vif et décidé que doux et rêveur ! Les pieds sur terre… mais voyageurs, elle aime sculpter les sons comme une argile fraîche, manipuler les couleurs et découvrir de nouveaux paysages. En suivant la course claire et vive de ses mains sur les cordes de la harpe, notre imagination s’éveille et le mythe d’Orphée charmant les animaux n’y est pas étranger… Comment et pourquoi devient-on harpiste ?

Totalement par hasard, pour ma part ! Je pianotais vers 3-4 ans, car nous avions un piano chez mes grands-parents, et vers 5-6 ans j’ai suivi des cours à domicile. Mon professeur de piano m’a conseillé de faire du violoncelle. Ma voix étant plutôt grave, il trouvait que cet instrument me correspondait mieux. Je me suis donc présentée à l’examen d’entrée d’un lycée de musique mais je n’ai pas été admise dans la classe de violoncelle car on me jugeait trop petite ; je n’avais pas selon eux assez de force dans les bras. (J’ai grandi plus tard…) Je suis sortie assez triste : j’avais écouté tant de cassettes de grands violoncellistes et tellement envie de faire de la musique ! Un professeur m’a rattrapée en me disant qu’il y avait toujours de la place dans la classe de harpe. Je ne savais pas ce que c’était… J’avais 7 ans. Elle m’a joué un petit morceau avec quelques glissandi et j’ai trouvé le son tellement beau, doux, rond et calme que j’ai demandé à ma mamie de m’inscrire à son cours. Je suis donc entrée dans la classe de harpe. C’était le destin.

Je suis restée dans cette école de musique en Roumanie jusqu’à mes 17 ans. J’ai obtenu mon bac musical, tout en ayant acquis la formation scolaire traditionnelle dans ce même lycée. Ensuite, j’ai rejoint mes parents qui s’étaient installés en Belgique pour entrer au conservatoire du Luxembourg en 2000. Comme je ne connaissais que trois clefs sur sept : clefs de sol, de fa et d’ut, j’ai dû améliorer mes notions de solfège avant d’être acceptée au conservatoire à Bruxelles, en 2001, chez Francette Bartholomée.

Alice Pêtre © Isabelle Françaix

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Comment enseignait-elle ?

C’est une personne de caractère, mais calme et posée. J’étais jeune et survoltée ; elle m’a appris à m’interroger, à respirer avec sérénité. Francette ayant pris sa retraite en 2005, j’ai terminé mon cursus avec Annie Lavoisier qui est la harpiste de l’Orchestre National, tout à l’opposé. Après la sagesse très zen de Francette, j’ai connu le feu et la passion d’Annie !

Comment as-tu trouvé ton propre équilibre entre ces deux personnalités belles et fortes ?

Francette m’a encouragée à chercher ma voie dans la sagesse ; Annie voulait que j’enflamme la harpe. Leur enseignement a été très enrichissant. Je me suis cherchée en les écoutant…

Alice Pêtre © Isabelle Françaix

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Sur quel type de harpe joues-tu ?

J’ai une Vénus ; c’est une harpe américaine qui me correspond tout à fait. Elle est très haute et je suis très grande, ce qui me permet de rester droite et de ne pas jouer voûtée, comme sur les harpes allemandes au son si beau mais trop petites pour moi.

Comme j’ai eu la chance de recevoir la Bourse de la Vocation, j’ai bénéficié d’une aide financière pour m’acheter ma propre harpe.

Qu’est-ce que la « vocation » signifie pour toi ?

Mon parcours est un peu étrange : c’est la harpe qui m’a choisie et pas le contraire ! Je ne m’y attendais pas. Je l’ai vue et… petit à petit j’en suis tombée amoureuse. Je n’ai plus décroché. J’aime ce son que l’on crée soi-même avec les doigts, dans le prolongement du corps. L’intensité des gestes crée le son ; il faut le chercher : doit-il être rond, sec, comment y parvenir ? Il faut prendre la corde d’une harpe comme on sculpte une poterie : on travaille sur la matière, à pleins doigts, à pleines mains, on la modèle très physiquement.

En cela, certains compositeurs t’inspirent-ils plus que d’autres ?

J’aime beaucoup la musique contemporaine pour cette même raison. On y est plus libre. J’ai fait la création il y a peu de temps d’une pièce d’un compositeur australien avec lequel j’ai travaillé en direct. Comme il compose sur ordinateur, il s’est rendu compte plus concrètement de certains effets, renonçant à certains, en imaginant d’autres…

Composes-tu toi-même ?

J’aimerais bien. J’improvise de temps en temps, pour moi, dans l’intimité… J’envisage de m’inscrire en cours de composition. J’enseigne, je joue et j’adore ça, mais j’ai envie d’ouvrir d’autres portes, de découvrir d’autres univers.

Quels compositeurs joues-tu, pour travailler, seule chez toi ?

J’aime jouer Bach. Je viens de me remettre à travailler une suite… C’est une musique très fournie ; sa partition est très complexe, un petit accent peut tout changer et chaque relecture donne à entendre de nouvelles nuances et à les jouer plus précisément.

J’aimerais pouvoir donner un concert Bach/Bartholomée. Fancy, pour harpe en si, de Pierre Bartholomée est comme une fugue, intense et riche de multiples motifs, de mélodies et contre-mélodies.

Quels harpistes t’inspirent-ils ?

Lily Laskine ! Et mes professeurs. J’adore les écouter et me demander : « comment abordent-elles cette pièce ? » Les danses de Debussy, l’introduction à l’allegro de Ravel

Alice Pêtre © Isabelle Françaix

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Comment trouves-tu ton équilibre entre la technique et les lois de la harpe, et ta propre personnalité ?

J’essaie de m’écouter au maximum. Quelquefois, je m’enregistre ou je demande à mon compagnon ce qu’il en pense [NDLR : Le pianiste Jean-Noël Remiche]… Je teste certaines choses, j’expérimente.

Quels sont tes rêves ?

Je voudrais m’essayer à la composition et faire des concerts dans des cadres restreints. J’aime travailler la musique de chambre auprès d’autres musiciens. Je ne suis pas une solitaire. J’aime échanger des idées et j’adore le mélange des sons. Avec une flûte, un violon, un alto, une voix… on joue différemment. Il faut entrer dans le souffle et les phrasés d’une chanteuse, la suivre et trouver notre propre équilibre sans être submergé. C’est un dialogue, la possibilité d’une complicité. En novembre 2013, je donnerai un concert spécial Debussy auprès d’une flûtiste et d’un altiste luxembourgeois : la sonate, de petites pièces pour flûte et harpe et quatre transcriptions des Images. Flûte, alto et harpe se marient bien.

Qu’est-ce qui, en dehors de la musique, te nourrit ?

J’aime peindre et travailler les couleurs. La poterie m’attirerait aussi. J’aime lire Eugène Ionesco et Emil Cioran. Et j’adore voyager… Ca fait rêver. J’aime prendre la route et voir le paysage changer au fil des saisons. J’installe la harpe dans ma voiture et je roule…

Comment es-tu arrivée à Musiques Nouvelles ?

Par Francette ! Elle m’avait proposée pour un concert en 2008. C’était pour la création de Se briser de Michaël Levinas. Certains passages étaient si fournis (une vingtaine de notes en même temps) qu’ils s’avéraient impossibles à jouer. Jean-Paul Dessy m’a fait confiance, me proposant d’essayer certaines choses suivant mon ressenti : accélérer certains moments, en ralentir d’autres. Il m’a laissée libre tout en me guidant avec bienveillance. C’était vraiment une belle collaboration.

Ensuite, les prestations se sont enchaînées…

Khoom, Julie et Chambres d’à côté de Philippe Boesmans, les concerts des 50 ans de l’ensemble…

Alice Pêtre © Isabelle Françaix

Alice Pêtre © Isabelle Françaix

Comment envisages-tu la musique contemporaine ?

C’est l’expression de notre monde actuel. On vit avec elle. On peut aider à la créer, on est là, nous échangeons et elle fait partie de nous. En même temps, nous prenons part à quelque chose qui restera peut-être : nous apportons notre petite pierre à la partition, un petit changement parfois avec lequel le compositeur était d’accord. C’est excitant.

Maintenant que tu donnes à ton tour des cours particuliers et en académie, quel conseil donnes-tu à tes élèves ?

Je les encourage tout d’abord à prendre du plaisir à jouer de leur instrument, car ils ne deviendront pas tous des musiciens professionnels. Je leur demande de s’imaginer des histoires par rapport au titre d’une pièce et à l’époque dans lesquelles vivaient les compositeurs…  Ensuite il faut s’écouter, écouter les autres, et vivre ! Apporter dans chaque morceau son interprétation, ses rêves.

Propos recueillis par Isabelle Françaix – 7 juin 2013 – Bruxelles

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Une réponse à “Alice Pêtre – Les sens et les sons

  1. Tout simplement dit et tellement vrai.
    Quel beau parcours qui ne fait que commencer.
    Bravo pour tout .
    Une merveilleuse musicienne et une professeur exeptionnelle.

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