Jean-Pol Zanutel – Des racines vers la lumière

Jean-Pol Zanutel et son saule © Isabelle Françaix

Jean-Pol Zanutel et son saule © Isabelle Françaix

Depuis notre dernier entretien en 2008, le violoncelliste Jean-Pol Zanutel, pilier indéfectible de Musiques Nouvelles, a rassemblé ses multiples expériences musicales, tracé ses priorités et redéfini son propre cheminement, guidé par des projets qui lui tiennent à cœur et dont la concrétisation est aujourd’hui imminente. « Je suis comme un arbre qui plongerait sous terre examiner ses racines », le pommier étant sans aucun doute celui qui l’inspire le plus pour la force noueuse de ses branches, sa riche floraison et ses fruits d’automne. Au naturel et à la gourmandise de notre première rencontre s’est ajoutée une sagesse sereine, ou du moins le désir tranquille d’y accéder sans perdre du feu ni de la générosité chaleureuse qui l’anime.

Jean-Pol, où en es-tu de ton parcours musical depuis 2008 ?

Après plus de 20 ans de pratique musicale, l’ensemble Nahandove a fait ses adieux l’an dernier dans la salle Henri Pousseur à Liège, où nous avions donné notre premier concert, ce qui m’a permis de faire le point sur mon propre parcours et d’envisager d’autres activités. Je me suis rendu compte que j’avais côtoyé des centaines d’œuvres et de compositeurs ; ce bilan me permet de restructurer ma vision de la pédagogie et des concerts. Je cible mieux ce que je voudrais faire, donc je cours un peu moins… théoriquement en tout cas !

Depuis trois ans, j’ai le projet d’un enregistrement d’œuvres pour violoncelle seul avec deux invités, Jean-Paul Dessy et Jeanne Maisonhaute, autour d’Henri Pousseur. Il sera fait en 2014.

Quel en sera le programme ?

Les échos de Votre Faust d’Henri Pousseur ; Lithoïde 5 de Jean-Louis Robert ; une pièce de Marcel Cominotto, que j’ai connu à Liège en tant que jeune pianiste virtuose. Il s’est remis en question par la suite et donne aujourd’hui cours d’écriture ; il compose depuis une dizaine d’années dans une sorte d’urgence. Sébastien Walnier a créé sa pièce pour violoncelle en 2008, Espaces improbables, et je l’ai jouée ensuite. C’est l’une des dernières qu’Henri Pousseur ait regardée. II y a encore Un visage dans l’eau de Michel Fourgon, que Jean-Paul Dessy a créée dans les années 90 ; le duo Subsonic, de et avec Jean-Paul ; les Etudes de Claude Ledoux avec Jeanne, dont nous avons fait la transcription pour deux violoncelles… et peut-être quelques Esquisses que j’aurais écrites.

C’est un disque qui favorise l’amitié. Je jouerai d’ailleurs un violoncelle commandé à mon ami luthier Noël Warnier.

Le disque s’appellera Échos… une évolution musicale à partir d’Henri Pousseur.

Jean-Pol Zanutel © Isabelle Françaix

Jean-Pol Zanutel © Isabelle Françaix

T’en tiendras-tu à la musique contemporaine par le futur ?

Depuis quelque temps, j’avais envie de retravailler la musique romantique, et je m’y suis remis avec l’un des pianistes de Musiques Nouvelles, Kim van den Brempt qui est devenu l’un des accompagnateurs de ma classe de violoncelle à Liège. Nous avons inauguré nos premiers concerts cette année : au coup de cœur, nous avons joué Schubert, Debussy, Chostakovitch et nous entrevoyons un projet plus ciblé autour de la musique russe à partir de Chostakovitch, puis de Schnittke vers Victor Kissine. Victor, qui était son élève, a écrit une sonate pour violoncelle sous le choc de la maladie de Schnittke à la fin de sa vie, dont il était très proche. Je voudrais suivre ce fil et trouver un jeune compositeur qui continue cette voie. Je songe par exemple à Lera Auerbach, une jeune Russe qui vient de terminer un opéra à partir des Aveugles de Maeterlinck et qui a beaucoup écrit pour violoncelle… Je cherche.

Ce sont des projets très ciblés.

Effectivement. Mais ce n’est pas tout ! Nous avons un nouveau directeur au conservatoire de Liège, Steve Houben, dont j’ai souvent croisé le chemin depuis 30 ans. Il est passionné de musique ancienne et il a commencé à former un noyau pédagogique autour de cette pratique. J’y ai plongé la tête la première ! J’ai maintenant développé dans ma classe un cours d’initiation au violoncelle baroque. J’en ai beaucoup joué au moment où j’ai connu Michel Fourgon et Marcel Cominotto. J’étais proche de François Fernandez (un des tout premiers violonistes baroques avec Sigiswald Kuijken) et Philippe Pierlot. Ce projet est supervisé par un professionnel plus engagé que moi dans la pratique de la musique ancienne : Bernard Woltèche, qui s’investit avec beaucoup d’enthousiasme dans l’aventure. Les élèves, dans le cadre de leur concours en juin, donneront trois concerts dont le dernier s’intitule : « Du baroque à l’électro », avec les premières pièces écrites pour violoncelle et les toutes dernières qui seront créées ce soir-là ! [NDLR : Rendez-vous le 25 juin : CLIC !]

Je parfais donc ma pratique du violoncelle baroque, fort de celle du clavecin, ce qui me donne une image plus complète de la musique ancienne.

Jean-Pol Zanutel © Isabelle Françaix

Jean-Pol Zanutel © Isabelle Françaix

Tu renoues donc avec ton passé ?

Je suis comme un arbre qui plongerait sous terre examiner ses racines… Pour nouer tout cela, je finalise avec ma sœur le site web de la classe de violoncelle du conservatoire, ce qui me permet de reconsidérer mon projet pédagogique en l’écrivant. C’est aussi un retour aux sources et une sorte de résumé de toutes mes expériences relatives à la pédagogie et à l’engagement musical. C’est une mise au net pour m’appuyer sur des bases solides.

La conclusion de mon projet sera la parabole de l’arbre. Plus l’arbre se tend vers la lumière et déploie sa couronne, plus il doit plonger ses racines profondément dans le sol et les y étendre en largeur. Plus un étudiant est curieux et élargit son répertoire, plus je l’incite à connaître ses gammes, ses exercices, à pratiquer les suites de Bach et les études de Popper. Ce sont les quatre bibles. Je fais ponctuellement appel à des artistes extérieurs qui se sont spécialisés dans les domaines étudiés, auxquels j’ai moi-même touchés.

Je crois que l’artiste qui s’en sortira aujourd’hui, sera ouvert à une multitude de mondes possibles en ayant des racines extrêmement solides. Il devra pouvoir rayonner. S’enfermer dans une notion verticale de la musique, avec un répertoire ciblé et une façon univoque de jouer, c’est foncer droit contre un mur. Les organisateurs de concert se tournent d’ailleurs vers l’alternatif… La musique contemporaine est extrêmement éclatée et l’interconnexion entre les amoureux de la dissonance et les défenseurs de la Nouvelle Simplicité, pour ne citer qu’eux, peut permettre l’éclosion de nouveaux mondes. Il n’y a plus de dichotomies aussi fortes qu’autrefois ni de discours aussi tranchés.

Cependant, pour s’installer dans cet art en mouvement, il faut cultiver et nourrir ses propres racines.

Jean-Pol Zanutel © Isabelle Françaix

Jean-Pol Zanutel © Isabelle Françaix

C’est donc ton credo ?

En tout cas, je ne restreins pas les projets même si je m’efforce de les cibler. J’essaie de définir le rythme, la conscience harmonique, la vocalité,…etc.  que je travaille avec les étudiants. Sur le site web de la classe de violoncelle, j’ai noté cette phrase en page d’accueil : « … Pour une classe de violoncelle où l’étudiant met ses qualités techniques, instrumentales et artistiques au service d’une pratique collective de la musique… » La connexion entre les musiciens est primordiale : une connivence, un dialogue, une entente.

Propos recueillis par Isabelle Françaix – Tirlemont – Juin 2013

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JEAN-POL ZANUTEL, violoncelliste

Avec naturel et gourmandise

Jean-Pol Zanutel © Isabelle Françaix

Jean-Pol Zanutel © Isabelle Françaix

Les liens tissés entre Jean-Pol Zanutel et l’Ensemble Musiques Nouvelles remontent à presque trente ans : Quand Henri Pousseur est devenu directeur du Conservatoire de Liège, où j’étudiais avec Jean-Paul Dessy, Claude Ledoux et Patrick Davin, je suis tout naturellement entré dans l’EMN sous la direction de Georges-Elie Octors en 1982. Mon premier concert au sein de l’ensemble, c’était au Festival d’Avignon.  J’étais second violoncelle. Quand Jean-Pierre Peuvion a succédé à G-E Octors, je me suis davantage consacré à l’Ensemble Nahandove (dont je fais toujours partie, depuis 17 ans). Et je suis devenu un membre permanent de l’EMN quand Jean-Paul Dessy en a pris la direction à Mons en 1999.

C’est grâce à l’EMN que j’ai pu entrer en contact avec les compositeurs de notre époque et acquérir une démarche d’interprétation que je trouve fondamentale : face à une œuvre, nous essayons de la « chanter », de l’interpréter plutôt que d’intellectualiser les rapports entre le style et l’écriture.

Pour autant, Jean-Pol est également très actif dans les ensembles Chromosonore (avec Pirly Zurstrassen, Kurt Budé et Daniel Stokart), et Nahandove (auprès de Serge Clément, Els Crommen et Eric Leleux). Cette diversité pour moi n’est pas un éclatement, c’est une unité qui permet l’échange et le dialogue. Chaque ensemble est comme une étoile qui permet un chassé-croisé de rencontres et d’influences.

Je suis arrivé dans la musique contemporaine sans presque me poser de questions. Par contact avec les compositeurs. J’écoute très peu de musique contemporaine, voire même de musique tout court. Souvent, les œuvres que je joue sont d’abord des œuvres d’amis. Les compositeurs sont à nos côtés : nous faisons quelque chose ensemble. C’est un geste naturel !

Cependant, je suis professeur de violoncelle à l’académie de Hannut et au Conservatoire Royal de Liège où j’enseigne essentiellement autre chose que du contemporain ! Je vais donc mettre fin au paradoxe de ne jouer « que » du contemporain sur scène pour travailler davantage la musique du passé. Je n’ai jamais renié la musique « non actuelle » mais, par des concours de circonstances et me liant assez facilement avec des compositeurs de tous horizons musicaux, le temps me manquait pour m’y consacrer sérieusement. Pendant mes études au Conservatoire, j’ai eu la chance de faire partie de l’Ensemble des Jeunes de la Communauté Européenne dirigé par Claudio Abbado. J’ai donc trempé dans le milieu de la musique romantique. Je compte ressortir aussi mon violoncelle baroque.

Quand on sait que Jean-Pol Zanutel a aussi bien enregistré avec William Sheller et Alain Bashung qu’avec les Baladins du Miroir et Groupov, parlera-t-on d’extrême gourmandise musicale ? Oui ! Et parfois, je ne sais pas ce qui me fait goûter à telle chose plutôt qu’à une autre… Ce sont des moments ! J’aimerais pouvoir jouer tout ce qui existe mais c’est l’inaccessible rêve. Et revenir un peu au passé. Face à de nouvelles musiques, on aborde à chaque fois un nouvel univers, ce qui peut être épuisant. Si on veut faire autre chose que de jouer uniquement les notes qui sont indiquées, il faut interpréter, s’approprier un univers inconnu. Je trouve qu’il est bien à un moment donné de retourner vers un univers connu. C’est une façon d’équilibrer les forces.

Jean-Pol Zanutel © Isabelle Françaix

Jean-Pol Zanutel © Isabelle Françaix

Jean-Pol aime citer trois personnages essentiels dans son itinéraire de violoncelliste et plus largement de musicien : Jean Charlier, Henri Pousseur et Garrett List. A sept ans et demi, j’étudiais le solfège à l’académie de musique de Gilly quand son directeur, Jean Charlier, un grand musicien qui m’a fait découvrir l’art de Pierre Fournier, est passé dans notre classe pour nous montrer un violoncelle. J’ai immédiatement voulu en faire, mais ça n’a pas été possible car il aurait fallu que mes parents s’occupent de le retirer de sa housse pour moi et de le ranger. C’était trop fragile et j’étais trop petit. J’ai donc fait du piano, mais de connivence avec Jean Charlier, vers dix-onze ans j’allais chaque jour vingt minutes à l’académie pour apprendre le violoncelle… sans rentrer chez moi avec l’instrument ! C’était très bien car je n’ai pris aucun tic ni défaut en le pratiquant seul à la maison. J’ai travaillé avec Jean Charlier chaque jour pendant un an et je suis revenu chez moi un jour avec le violoncelle. Mes parents étaient éberlués, j’ai joué et… je les ai convaincus ! Cependant, c’est seulement après avoir obtenu mes diplômes de piano au Conservatoire de Liège que j’ai pu commencer le violoncelle.

Là, Henri Pousseur qui venait d’être nommé directeur, incarnait la diversité et l’ouverture totales. Il a organisé des séminaires de jazz où j’ai rencontré Pirly Zurstrassen et Jean-Pierre Catoul. En un an, ce fut un foisonnement qui bouleversait tout. Henri Pousseur a engagé Jean-Pierre Peuvion, très proche du contemporain, et Garrett List qui venait de New York et donnait cours d’improvisation.

Charlier, Pousseur et List sont pour moi des personnages clefs, parce qu’ils ont toujours eu pour mode de vie et de pensée un tronc extrêmement solide aux racines et aux branches les plus ouvertes possibles à tout ce qui est d’actualité. Comme un fil rouge, ce qui me guide dans mon travail d’interprète, c’est d’apprécier au mieux l’harmonie, véritable fondement de la musique, avec ses lois qui régissent l’enchaînement des accords et donc des couleurs sonores.

Je pense que même si on fait de la musique ancienne, il faut toujours être actuel, tout en respectant l’œuvre du compositeur. L’authenticité d’une interprétation se mesure à l’honnêteté vis-à-vis de soi-même et non d’un style.

Comment éviter une dernière indiscrétion : Jean-Pol Zanutel ne composerait-il pas lui-même ? J’ai composé quelques petites choses… J’ai enregistré Esquisse sur un album avec Nahandove (Là-bas, Esperluète Editions, 2006). Plusieurs compositeurs ont écrit une musique sur un même sonnet de Shakespeare. François Emmanuel a écrit une nouvelle et Bern Wéry a fait les illustrations. Un des compositeurs n’ayant pas eu le temps de terminer sa pièce, je me suis décidé à écrire un morceau pour violoncelle, une sorte d’intermède qui reprend les thèmes des autres œuvres… Mon rêve est d’écrire douze esquisses reliées chacune à un poème.

Propos recueillis par Isabelle Françaix le 24 novembre 2008

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