Claire Bourdet – L’esprit de l’instant

Claire Bourdet © Isabelle Françaix

Claire Bourdet © Isabelle Françaix

On a pu voir souvent à Musiques Nouvelles la violoniste Claire Bourdet depuis le cinquantième anniversaire de l’ensemble, notamment dans Musique de chambre et d’âme, donné le 6 mars à la Cour de Justice de Mons auprès de Jean-Paul Dessy (violoncelle), Boyan Vodenitcharov (piano), Nicolas Miribel (violon) et Pierre Heneaux (alto). Un concert de Mozart à Jean-Paul Dessy, en passant par Mahler, Debussy et Schnittke, dans lequel les musiciens partageaient une palette sonore chaleureuse et chatoyante. Une touche musicale singulière dans la diversité d’inspiration de la musicienne qui s’ouvre volontiers à tous les répertoires, au gré de son cheminement musical. Claire Bourdet se fie à son instinct comme à ses intuitions, avec rigueur, exigence et sincérité. Cette jeune femme bouillonne de rêves qu’elle exprime avec clarté et passion, lucide, attentive, à l’écoute d’elle-même et du monde qui l’entoure. Disponible et en alerte, impatiente et sereine, elle accepte ces paradoxes avec naturel, tant elle semble éprise de structure et de liberté sous le signe (et l’axe équilibrant) de la musique.

Claire, pourquoi et comment le violon est-il entré dans ta vie ?

Ce n’est pas un souvenir conscient. J’avais trois ou quatre ans. Mes parents m’avaient emmenée écouter en ville Les quatre saisons de Vivaldi lorsque nous habitions en Vendée. Nous hébergions des musiciens de l’orchestre : ils venaient des pays de l’Est et logeaient chez l’habitant pour réduire leurs frais. J’avais été fascinée par les violonistes que nous avions accueillis… Depuis lors, je répétais continuellement que je voulais « faire du violon ». Ils m’ont donc inscrite à l’école de notre petit village pour que j’y apprenne les rudiments de lecture et de flûte à bec… ce qui m’a très vite agacée ! Vers sept ans, je suis donc allée à l’école de musique de La Roche-sur-Yon jusqu’à ce que mon professeur me pousse à étudier chez son père au conservatoire d’Angers, Monsieur Bardon. Il était pour moi comme un grand-père, très exigeant et paternel ; il s’émerveillait chaleureusement de mes progrès.

A 11 ans, tu obtenais la médaille d’or du Royaume de la Musique. Qu’est-ce que cela signifiait ?

C’est un concours qui s’obtient selon chaque niveau d’excellence. Il est donc possible d’obtenir une médaille suivant la catégorie qu’on représente.

Claire Bourdet © Isabelle Françaix

Claire Bourdet © Isabelle Françaix

Quand as-tu décidé de devenir professionnelle ?

Je suis tout de suite entrée en Première musicale ; nous avions dans le cadre de l’école un enseignement de solfège, avec lecture de partitions, chorale, petit orchestre… Notre temps de scolarité était réduit pour laisser davantage de place à la musique. Nous avons remporté des concours dans une ambiance exceptionnelle ! J’étais naturellement baignée dans ce mélange d’enseignement scolaire et artistique. Je n’ai vraiment commencé à me demander si je voulais en faire mon métier qu’à l’adolescence. Le décès de Monsieur Bardon m’avait ébranlée. Mon nouveau professeur, Constantin Ioanid Serban, qui m’a également beaucoup appris, m’intimidait. A l’adolescence, ces fractures m’ont déstabilisée. J’adorais la littérature   sans pouvoir l’envisager autrement que comme un domaine d’études supplémentaires. Je n’ai jamais remis en cause le fait de jouer du violon, qui était déjà le fil conducteur de ma vie.

J’entretenais une relation d’amour-haine avec cet instrument qui dévorait la majeure partie de mon temps, puisque nous faisions ensemble tout un chemin de vie. Il devait subir mes humeurs : j’avais envie de le frapper quand je ne réussissais pas à en tirer ce que j’espérais. Je me souviens d’avoir fouetté les édredons avec mon archet ! J’ai dû apprendre, au-delà de la facilité d’exécution naturelle, la patience d’une méthode de travail. A un certain niveau, l’instinct seul ne suffit plus : il faut travailler, réfléchir et comprendre.

Claire Bourdet © Isabelle Françaix

Claire Bourdet © Isabelle Françaix

Certains professeurs, après Monsieur Bardon, ont-ils marqué des tournants dans ton apprentissage ?

J’ai été éduquée à l’école russe et roumaine, qui se définit par une technique violonistique solide et systématique. Maintenant que j’ai deux enfants et que le temps me manque parfois, je me rends compte à quel point j’ai eu de la chance de recevoir une telle formation, car elle me permet de ne jamais descendre sous un certain niveau, même quand j’ai moins d’heures de travail à disposition. Cette aisance m’a également permis de consacrer du temps à la recherche musicale quand je suis arrivée en Belgique. J’avais envie de trouver ma propre personnalité et d’expérimenter un maximum de genres et de styles en sortant du carcan technique que j’avais acquis, pour me focaliser sur l’instant présent : le moment où l’on joue en concert. C’est là que quelque chose se passe. Pour cela, il faut être prêt et confiant, ce qui implique bien sûr des paramètres techniques, mais aussi une connaissance de soi. Je suis une formation en « Danza Duende » : comment vivre et cultiver la magie de l’instant ? En tant que musiciens, nous sommes les capteurs et les transmetteurs de cet esprit envers le public.

En quoi consiste cette formation ?

Elle est assez large. Nous pratiquons beaucoup la méditation, les arts martiaux et la danse, en cultivant la présence, la sincérité, l’authenticité, la générosité et la créativité au cœur de la vie… même dans les actes les plus triviaux, comme celui de faire la vaisselle ! C’est une attitude qui permet de transformer le monde autour de soi, à partir de soi. Or, je pense qu’un musicien se doit de cultiver l’authenticité pour offrir au public quelque chose de beau et de sain. Nous tenons peut-être le double rôle de garde-fou et d’incitation à la rêverie dans le monde chaotique où nous vivons. Je me suis aussi intéressée à la musicothérapie, essentiellement à travers mes lectures.

Claire Bourdet © Isabelle Françaix

Claire Bourdet © Isabelle Françaix

Comment tout cela influence-t-il ton jeu ?

J’improvise mes exercices, ce qui m’oblige à aiguiser la conscience de mes faiblesses techniques en suscitant ma créativité. Il faut chercher là où ça pèche. On peut parfois exécuter des exercices de cahier en pilote automatique. En improvisant, je soulève un questionnement ininterrompu. Ce que je conseille aussi à mes élèves.

Où enseignes-tu ?

Chez moi. J’ai donné cours de solfège en académie, ce qui était difficile à concilier avec les concerts. Je ne me sentais pas assez disponible. En revanche, j’ai aujourd’hui trois élèves (dont ma fille de 6 ans) avec qui je peux vraiment prendre le temps.

Est-ce que tu composes ?

C’est un autre domaine. Parfois, dans l’instant certaines choses surgissent, que j’hésite à noter de peur de perdre leur fraîcheur. C’est une idée qui doit encore faire son chemin… Je n’ai pas de prétention à ce sujet. Je cultive mon petit jardin.

Préfères-tu, dans cette optique, jouer en orchestre, dans un ensemble ou en soliste ?

J’ai la chance de poursuivre des projets diversifiés, ce qui me permet de ne pas m’endormir dans une habitude de travail. Chercher seule pour aboutir à une synergie avec l’autre, mettre en osmose des visions personnelles et différentes, voilà pour moi le véritable aboutissement ! Mon compagnon, Karel Coninx et moi, lançons à Forest une nouvelle saison de musique de chambre [TW Classics Forst]. Nous apprenons beaucoup dans le fait d’en partager l’organisation et les décisions avec conviction, ou d’en laisser tomber certaines pour en accueillir d’autres. Il faut s’adapter à ses partenaires avec subtilité, sans perdre de soi pour autant. Ce qui se passe alors est presque magique, car ça nous dépasse et nous réunit avec force et chaleur.

Que va-t-il donc se passer à Forest ?

Nous avons créé un partenariat avec le Centre Culturel néerlandophone de Forest autour d’un concert de musique de chambre qui sera donné chaque dernier jeudi du mois, et accompagné d’une dégustation de bière artisanale. La première aura lieu le 27 juin, où nous jouerons l’Octuor de Mendelssohn. Nous avons réuni huit musiciens, en qui je crois humainement et musicalement. Tous s’investissent avec générosité dans ce projet  pour retrouver une dynamique de quartier, et faire vivre la musique classique localement. Nous tissons des liens et faisons des rencontres passionnantes !

Claire Bourdet - Répétition du concert Eleni Karaindrou - Janvier 2013 © Isabelle Françaix

Claire Bourdet – Répétition du concert Eleni Karaindrou – Janvier 2013 © Isabelle Françaix

Quand la musique contemporaine est-elle arrivée dans ta vie ?

C’est avec Musiques Nouvelles que j’ai commencé à la découvrir il y a dix ans, sans être spécialiste en ce domaine. Ce n’était pas évident de déchiffrer une partition inhabituelle et truffée de signes… Je continue maintenant aussi cette exploration avec le Quatuor MP4. Un de mes amis, Simon Thierrée, a créé une pièce pour orchestre qui est aussi la base d’une chorégraphie ; nous y avons travaillé il y a un an et en avons enregistré la musique pour que les danseurs puissent créer leur ballet… J’ai l’impression que mon cheminement me conduit de façon quasi organique vers la musique de création, sans que je l’aie consciemment choisi. Je suis également très intéressée par la musique médiévale, inspirante pour le contemporain qui éprouve aujourd’hui encore le désir vif de contourner la tonalité. Mais je reste avant tout ouverte à toute musique…

Joues-tu d’un instrument baroque ?

Je joue un violon français, un Jean Bauer [1914-2005]. Je l’ai vu naître dans son atelier. Il travaillait à partir de copie de violons italiens. Mais j’ai un second violon monté avec des cordes en boyau.

Claire Bourdet © Isabelle Françaix

Claire Bourdet © Isabelle Françaix

Puisque tu joues également de l’alto, pourquoi avoir opté pour le violon ?

A 6 ans, je ne savais pas que l’alto existait ! Cependant, comme le son de l’alto est plus grave et donne une basse plus résonante, j’ai parfois envie d’improviser avec lui, pour une assise plus ample. Ce qui me permet de chanter en même temps… mais je ne chante pas (encore) en public ! La pratique de l’alto est proche de celle du violon et la pénurie d’altistes m’a parfois conduite à le faire de manière épisodique. Ce n’est pas mon instrument premier. Et depuis que j’ai rencontré Karel, qui est altiste, j’éprouve moins le besoin de le pratiquer [NDLR : Un aperçu de leur duo sur youtube : CLIC !].

 Propos recueillis par Isabelle Françaix, le 14 juin 2013 à Bruxelles

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