Sarah Goldfarb – Redonner sens au métier de musicien

Sarah Goldfarb © Isabelle Françaix

Sarah Goldfarb © Isabelle Françaix

En décembre 2013 et janvier 2014, Musiques Nouvelles et l’association ReMuA, dont Sarah Goldfarb est la fondatrice, donneront à Flagey/Bruxelles et au Théâtre Royal/Mons une série de concerts où des enfants d’écoles primaires chanteront sur scène auprès de musiciens professionnels, deux pièces spécialement écrites pour l’occasion. Giocare la Musica (entendez par là « jouer la musique », comme un jeu et une interprétation) relève trois défis essentiels : introduire la musique dans les écoles, former les enseignants comme les enfants à sa pratique la plus naturelle, partager sur scène le fruit d’un travail commun riche, enthousiaste et fécond. Sous l’égide du projet européen Ulysses, les musiciens de Musiques Nouvelles accueillent ceux de ReMuA, formés à la pédagogie et à la transmission depuis bientôt dix ans.

Flûtiste diplômée en Belgique, Sarah Goldfarb s’est très vite interrogée sur le rôle du musicien classique dans notre société : « La musique classique ne touche que 2% de la population, elle n’est plus enseignée à l’école et les ados nous regardent comme des extraterrestres ! » Cette réflexion l’a aussitôt menée en Grande Bretagne où, entre les cours de médiation (communication et leadership / Guildhall School et City University), elle a enseigné la musique dans des écoles de quartiers extrêmement défavorisés, en partenariat avec des orchestres et des musiciens d’autres cultures :

Ce fut une ouverture d’esprit et de portes ! J’ai adoré vivre à Londres parmi la multiplicité des musiques et les croisements des formes artistiques. J’y suis restée dix ans. Finalement, cet itinéraire avait commencé tout naturellement, et bien plus tôt, auprès de Jacques Fourgon, un formidable musicien et un pédagogue extraordinaire qui a nourri et formé des générations de musiciens et d’enseignants en Belgique ! À ses côtés, j’ai appris la musique par la pratique : via la chanson, on bouge, on improvise, on crée, et petit à petit seulement, on identifie l’écriture d’une partition et l’on nomme ce qu’on a accompli. Quelle approche fantastique ! J’avais 16 ans quand j’ai suivi sa formation d’animatrice, sans saisir immédiatement que je ferais mon métier de toutes ces techniques.

En revenant de Londres, j’ai travaillé à la Monnaie, aux Beaux-Arts et au Festival Ars Musica jusqu’à ce que je décide de concrétiser mon propre projet. 1 ONE 2 a vu le jour en 2000 : nous formions des musiciens à intervenir auprès des jeunes, en collaboration avec les Beaux-Arts et la Monnaie. La demande était énorme car beaucoup cherchaient autre chose que des concerts dans des salles dont le public restait lointain. ReMuA est né de ces expérimentations d’atelier dans les Bozar Studios. En 2004, nous avons trouvé notre propre lieu et nous y sommes installés. Je donne également des cours didactiques au Conservatoire de Bruxelles et à l’IMEP, dont certains musiciens qui apprécient notre approche, proposent de nous rejoindre. Ce n’est pas un travail à plein-temps, car il est important que les artistes continuent d’exercer leur métier sur scène. Toutefois, nous comptons à ReMuA une vingtaine de musiciens ultra-engagés dans leur démarche, chacun travaillant sa spécialité.

Nous nous sentons portés ! Nos projets donnent du sens à notre métier. L’interaction avec le public est nourrissante, l’échange avec les enfants fertile. Nous espérons aussi créer des vocations… Peut-être dans quelques années, les orchestres seront-ils plus bigarrés et multiculturels.

ReMuA et les enfants © Droits réservés

ReMuA et les enfants © Droits réservés

Très pratiquement, comment peut-on monter un projet aussi ambitieux que Giocare la Musica : comment des enfants qui ne savent pas lire la musique pourront-ils travailler pendant l’année scolaire avec des musiciens professionnels ?

Nous travaillerons avec Gwendoline Spies, une formidable chanteuse qui participe à ReMuA depuis très longtemps et mène un travail suivi de chef de chœur dans le sud de la Belgique. Hier, nous nous sommes plongées dans les partitions de Federico Gardella et Daniele Ghisi avec Jean-Paul Dessy. L’écriture n’en est pas facile. Nous devrons nous en approprier le matériau avant d’aller en classe travailler le timbre, le son, les textures sonores, le rythme, la justesse et la projection de la voix… Des partitions destinées aux enfants doublent les originales : très graphiques, elles sont pleines de couleurs et de numéros. Les compositeurs les ont spécialement écrites pour eux, sous forme de guides visuels. Ils pourront les lire sans avoir à les déchiffrer, puisqu’ils y retrouveront tout ce que nous leur aurons appris par la pratique.

Nous progresserons par étapes, en demandant aux enseignants de faire répéter les enfants sans nous cinq minutes par jour au moins, car un travail de mémorisation et d’appropriation sera nécessaire. Une fois par semaine pendant dix à douze semaines, nous interviendrons, en espérant que la classe aura régulièrement emmagasiné ce qui s’est vu la semaine précédente.

Cela s’inscrit-il dans des cours de musique prévus par l’école ?

Il n’y a plus de cours de musique à l’école depuis une trentaine d’années ! Aujourd’hui, le corps enseignant des écoles primaires est supposé l’enseigner lui-même. Mais la plupart des instituteurs, entre 25 et 50 ans, n’ont pas davantage bénéficié de son enseignement scolaire. Peu ont le sens du rythme et osent chanter dans leur classe. En moyenne, sur une école primaire, un enseignant seulement est à l’aise avec la musique. Dans la grande majorité des cas, les primaires ne chantent plus après la maternelle. C’est absolument dramatique, et il faut le dire et l’écrire partout !

ReMuA est porteuse de deux missions : la remise à l’honneur du chant à l’école et l’accessibilité de la pratique musicale pour tous. La première mission est très chère au cœur de notre présidente Martine Dumont qui m’a demandé que dans 10 ans, toutes les écoles de la FWB chantent à nouveau. Cela sera difficile vu le manque de moyens mais ReMuA travaille activement à la création d’outils pour les enseignants : chansonniers, fiches de techniques d’échauffements, création de chansons par les enfants pour les enfants…

Nous essayons de mettre en place un système de huit semaines pendant lesquelles une école loue un de nos intervenants à raison d’une journée complète par semaine. Celui-ci se rend dans les classes, fait chanter les enfants, donne nos chansonniers, trucs et astuces aux enseignants pour qu’à terme, ceux-ci soient capables de faire chanter leur classe sans nous.

Vu la double mission que nous nous sommes donnée, il est difficile de trouver des subventions qui soutiennent à la fois le travail avec les enfants et le travail avec les enseignants et cette rentrée est particulièrement difficile sur le plan budgétaire. Or, nous devons faire comprendre aux politiques qu’il est essentiel de former les enseignants plutôt que de leur fournir des rustines : ils ont juste besoin d’appui et de confiance ! C’est une initiative qu’il faut démultiplier et généraliser.

Comment les classes seront-elles réparties pour Giocare la Musica ?

Les enfants seront scindés en deux groupes, car ils ne pourront pas apprendre les deux pièces. L’école Saint-Henri à Bruxelles présentera deux classes qui feront Quaderno di sabbia de Federico Gardella. Trois classes de l’école des étangs à Ixelles se lanceront dans  Itaca de Daniele Ghisi. A l’Externat Saint-Joseph d’Hyon (Mons), le groupe d’enfants sera divisé en quatre classes : Trois feront Itaca(car le groupe d’enfants y est divisé en 3) et la dernière Quaderno di sabbia.. Il y aura du monde sur scène : une centaine d’enfants à Mons et 125 à Bruxelles.

Jean-Paul Dessy nous accompagnera dans les classes. Il est très enthousiaste à l’idée de rencontrer les enfants, leur expliquer son rôle de chef, les habituer à un comportement sur scène. C’est rare et généreux, et cela témoigne aussi de l’envie grandissante d’une nouvelle génération de chefs de partager leur passion.

Propos recueillis par Isabelle Françaix le 30 août 2013 – Bruxelles

En savoir plus sur GIOCARE LA MUSICA sur le site de Musiques Nouvelles !

 

 

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Une réponse à “Sarah Goldfarb – Redonner sens au métier de musicien

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