Martine Dumont-Mergeay – Confidences d’une écouteuse

Martine Dumont-Mergeay  © Isabelle Françaix

Martine Dumont-Mergeay © Isabelle Françaix

A l’occasion du prochain concert-atelier de Musiques Nouvelles, Giocare la musica, avec des chœurs d’enfants guidés et formés dans leurs écoles par les artistes du réseau ReMuA, nous avons interviewé la présidente de ce centre parascolaire qui remet le chant à l’honneur dans les écoles de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Sarah Goldfarb en est la directrice artistique et pédagogique [lire notre entretien précédent] et Martine Dumont-Mergeay en assume la présidence.

On ne présente plus Martine Dumont-Mergeay : ses textes pétulants et chaleureux, sa finesse d’analyse et sa piquante drôlerie animent régulièrement les colonnes musicales de La Libre Belgique. On la rencontre immanquablement dans les salles de concert, attentive, ouverte et enjouée. Avide de partages et douée pour la découverte, elle conjugue avec un humour ravageur l’expérience et l’émerveillement. C’est d’écoute dont elle nous parle spontanément, et d’univers parallèles ou résonnent les émotions pour qui sait tendre l’oreille. Cette femme surprenante aime l’imprévisible autant que la rigueur, avec enthousiasme et énergie. Ni critique, ni journaliste, mais plutôt « chroniqueuse musicale », Martine Dumont-Mergeay s’amuse de la vanité des titres ronflants : Comme le dit Jacques Drillon, on n’est pas plus musical comme critique que bovin comme éleveur ! J’ai dans la tête un petit engrenage qui transforme l’écoute en écriture. Au tout début, je doutais de tout, tant il me semblait effrayant de donner un avis sur des interprétations. C’est un travail d’expérience.  Au fil du temps, on commence à comprendre, à filtrer ses impressions.

La musique appartient pour moi au champ de l’intime. Elle est présente dans ma vie depuis ma toute petite enfance ; je l’ai toujours pratiquée en amateur avec ma famille et mes amis, dont certains sont devenus professionnels. Vers mes 40 ans, j’ai fondé avec deux amies un bureau de soutien aux artistes belges : Opus 3, qui organisa, notamment, le festival des Midi-Minimes. Dans la foulée, nous avons créé une petite gazette de liaison pour laquelle j’ai fait des interviews sympathiques d’Henri Pousseur, Harry Halbreich, Hervé Thys… L’hebdomadaire La Cité, aujourd’hui disparu, m’a repérée et engagée. De là, je suis arrivée à La Libre Belgique. Mais je n’avais d’autre formation qu’une certaine aptitude à l’écriture, et ma passion pour la musique.

Martine Dumont-Mergeay, quelles études avez-vous suivies ?

Psycho-sociales. J’ai travaillé vingt ans dans les hôpitaux psychiatriques et les prisons. Cependant, j’ai toujours étudié et pratiqué la musique. J’ai fait du piano en académie et j’ai beaucoup chanté au cours d’art lyrique, ce qui m’a permis d’absorber un large répertoire vocal. J’ai tâté du violoncelle aussi. Adolescente, comme beaucoup, je ne me déplaçais pas sans ma guitare ni mon répertoire de chanson française. Aujourd’hui, je pratique toujours le chant. Et peut-être, lorsque ma voix sera tout à fait usée et chevrotante, reprendrais-je Bach calmement au clavier.

Quel est votre répertoire vocal ?

Mes sœurs et moi chantions la musique ancienne, dont notre frère nous apportait les partitions. On nous appelait « les trois petites sœurs Mergeay », Claire, Colette et moi. Nous participions aux fêtes carillonnées, à la messe, à l’église, aux enterrements, aux mariages,… Ça nous amusait beaucoup ! Nous avons fait partie, entre 18 et 20 ans, du tout premier groupe à donner des cantates de Bach, autour de Micky Vanderlinden. Nous avons chanté une messe de Buxtehude. C’était un répertoire fantastique que nous absorbions avec une joie immense !

Passé 30 ans, j’ai décidé de travailler le lied, la mélodie et les petites scènes d’opéra. J’ai compris que chanter seule était mille fois plus difficile, plus encore que de tenir un solo dans une cantate. J’ai eu des professeurs extraordinaires pour ce travail infini : ils m’ont à la fois complètement découragée et donné le sens d’un travail vraiment professionnel. Tout comme Madame Jdanov, le professeur de musique et de piano de mon enfance, Gerda Harman était une institution, un prodigieux professeur de chant mais une terreur… qui m’a communiqué un niveau d’exigence que je n’ai pu franchir. Grâce à elle, j’ai appris par la négative ce que représentait une pratique professionnelle, et mon amour pour la musique s’est encore accru.

J’ai fait un détour particulier par l’Inde, pendant plus de six mois, avec celui qui est devenu mon mari, Michel Dumont, flûtiste à cette époque. Nous sommes partis pour Bénarès à la recherche de professeurs, dans le sillage des Beatles et de Ravi Shankar. J’ai appris à entrer dans le système d’improvisation du chant indien en accompagnant mon professeur au tambura, une sorte de bourdon à quatre cordes qui est une véritable école d’écoute et d’ascèse. Mieux vaut ne pas avoir de problèmes articulaires : il faut pouvoir rester assise sur ses talons, le bras en l’air, pendant trois heures ! Néanmoins, j’ai étudié en profondeur un système musical différent, non harmonique, modal et horizontal, qui m’a incroyablement ouvert les oreilles. Pour pouvoir le comprendre, j’ai dû tout oublier et développer une écoute absolue. Cet entraînement a été pour moi le plus grand bénéfice de cette formation.

Martine Dumont-Mergeay  © Isabelle Françaix

Martine Dumont-Mergeay © Isabelle Françaix

Comment, de là, êtes-vous passée à l’écriture ?

Adolescente, j’étais une épistolière enragée, ce qui est certainement typique de ma génération. Nous nous écrivions même entre copines de classe, nous expédiant le soir des lettres par la poste ! C’était courant : une bonne orthographe, d’excellentes bases, le goût de l’écriture. Cependant, même si je suis une Sévigné locale,  je n’ai pas de poussée intérieure vers l’écriture. Je n’écris pour de bon qu’à travers mes activités liées à la musique, sur commande.

Quel est le point d’intersection entre la musique et les mots ?

J’écoute ce que me dicte la musique. Et je note. J’ai un petit moulin dans la tête qui travaille à ma place. C’est une sorte de métabolisation de la musique en mots. Evidemment, l’emballage compte aussi : l’information, l’opinion, le cadre, le petit mot rigolo si cela s’y prête…

Vous évoquez deux niveaux d’écriture : la substance, puis la direction des mots vers un public. Comment se négocie le passage entre les deux, vers la communication ?

J’ai des dédicataires internes, comme Gerda Hartman, dont je vous ai déjà parlé,  et son mari, le claveciniste John Whiterlaw. Personne ne m’aura martyrisée comme elle, ni autant donné le goût de la beauté, de l’absolu, de la direction. J’aimerais qu’elle soit contente de moi.

Sont également présents les mauvais génies, ceux qui vous cherchent des poux sur la tête en épluchant les articles. J’essaie d’être irréprochable pour ne pas ramasser une volée de bois vert en me trompant de date.

J’aime amuser mes lecteurs. La musique dite « savante » est tellement minoritaire dans les goûts actuels qu’il ne faut pas la rendre pédante ni sévère. Pour communiquer l’amour, il faut de la lumière et de la joie ! J’ai envie que mes proches, mes enfants et mes petits-enfants prennent plaisir à me lire.

L’exigence, l’inimitié, la candeur des néophytes… tous ces petits détails comptent. Mon écriture, qui a toujours l’air d’être spontanée, est donc très travaillée, car je ne veux pas perdre de vue toutes ces petites intentions.

Martine Dumont-Mergeay  © Isabelle Françaix

Martine Dumont-Mergeay © Isabelle Françaix

Qu’est-ce qui vous a décidée à passer de l’écriture journalistique à l’écriture littéraire avec Silence mortel à Endenich, feuilleton sur les derniers jours de Schumann, diffusé sur Musiq’3 en septembre 2012 ?

Les demandes réitérées, amicales et pressantes de Bernard Meillat, le directeur de Musiq3. Il voulait en 2009 donner une nouvelle impulsion à la chaîne en programmant des feuilletons. Il me laissait le choix du sujet. Je n’ai pas hésité une seconde. Le seul thème sur lequel j’étais prête à écrire était la mort de Schumann interné à Endenich, car cette question m’habitait depuis toujours. J’ai tergiversé sur la forme, tentée par une correspondance imaginaire entre un infirmier et Clara, mais je ne voulais finalement pas écrire de fiction sur le couple Robert -Clara. Il me fallait d’abord savoir la vérité. Colette, ma sœur, habite en Allemagne. C’est en parlant avec elle que tout s’est illuminé : nous enquêterions ensemble. Galvanisée, elle me traduisait des articles inédits deux jours plus tard. Son mari nous a considérablement épaulés. Cette aventure était incroyable !

Ce feuilleton n’est donc pas une fiction, ni une œuvre littéraire ou de création : c’est la retransmission nettoyée des aspects autobiographiques d’une enquête exactement telle que nous l’avons menée. Certes, j’ai répondu à une demande intérieure : « Qu’en est-il de la mort de Robert Schumann ? » mais il ne s’agit toujours pas d’écriture spontanée.

Pourquoi Robert Schumann occupe-t-il une place aussi centrale dans votre existence, en parallèle à un intérêt flagrant pour la psychiatrie ?

Toute petite et d’emblée, j’adorais l’écouter. Tout ce qui se rattachait à la forme classique m’assommait. Il m’a fallu beaucoup de temps pour découvrir les beautés d’une ligne de Mozart… La musique de Schumann traduit les élans de l’âme avec une extraordinaire spontanéité, comme si aucune règle ne l’entravait. On est presque étonné qu’il écrive une symphonie tant il habite le présent avec une impulsivité permanente et de brusques changements de tempo. On écoute un vrai discours, avec ses libertés et ses incises. Cette humeur rhapsodique m’enthousiasme ! Les merveilleux Mendelssohn et Brahms, avant et après lui, construisent davantage, façonnent et jalonnent, tandis que Schumann est toujours imprévisible. Il semble qu’il nous parle à l’instant où on l’écoute, extrêmement proche.

Schumann interné dans un hôpital psychiatrique ne pouvait que m’intriguer terriblement. J’ai enrichi mes études d’infirmière d’une passerelle en sociologie avant d’entamer la criminologie à Lyon et de travailler en hôpital psychiatrique puis dans un centre de santé mentale. J’ai complété ma formation par une psychanalyse, ce qui a été long et compliqué, pour enfin boucler le tout et me plonger dans la musique et l’écriture. Travailler vingt ans en milieu psychiatrique m’a donné une vraie expérience du travail clinique.

Pensez-vous en avoir reçu une légitimation dans votre parcours journalistique ?

J’ai appris à écouter. Je n’ai d’ailleurs jamais rien fait d’autre je crois. J’ai l’air très bavarde dans cet entretien, mais en fait je suis plutôt une écouteuse. Quand j’écoutais les patients, quelque chose s’allumait et se mettait en route au fond de moi. Cette écoute leur permettait de parler.

Quand j’écoute la musique, le même processus s’accomplit, en continuité : j’écoute des énergies, des structures, leur évolution. Celles de la musique comme de l’interprète.

Que signifie la folie au cœur de cette écoute ?

Un terrible mystère. Je pense, pour avoir fréquenté beaucoup de gens dits complètement siphonnés, qu’il y a toujours moyen d’entrer dans leur monde. Je dois presque me méfier de cette faculté. Peut-être puis-je savourer l’étrangeté de leur univers comme la découverte heureuse d’une autre façon d’être, sans en vivre la souffrance ni les désavantages.

Le vrai critère de la folie, c’est l’incapacité de s’adapter au monde. Certains fous dangereux ont été assez puissants pour faire en sorte que le monde s’adapte à eux. On ne les appelle pas fous. Ouvrez les journaux, vous en verrez jusque dans les institutions, qui ont sur la société des effets plus ou moins bénéfiques ! En revanche, d’autres n’ont ni la réserve, ni l’amour, ni l’équipement intellectuel nécessaires pour s’en sortir. Il y a encore ceux qui ont complètement décroché de la réalité, avec lesquels pourtant il est encore possible d’engager des rencontres fantastiques. C’est un sujet qui m’émeut très fort… Même dans les cas graves d’altération de l’état mental, comme la maladie d’Alzheimer, il reste du sens et du lien. Il nous faut garder les oreilles ouvertes.

Martine Dumont-Mergeay  © Isabelle Françaix

Martine Dumont-Mergeay © Isabelle Françaix

La musique a-t-elle un sens ?

Elle est porteuse d’émotion et de beauté, deux domaines auxquels les animaux sont sensibles eux aussi. L’esthétique, dans ce qu’elle peut avoir de plus favorable ou d’irritant, reste accessible aux plus atteints.

Vous sentez-vous investie d’une mission ?

Je n’ai pas de mission, mais je considère comme un désastre dont on n’a pas encore mesuré les conséquences catastrophiques, que la musique ne fasse plus partie de la formation scolaire pour tous. C’est épouvantable, alors que ce serait si simple !

J’observe avec une certaine perplexité qu’elle refait son apparition dans une série d’actions liées à la discrimination positive, à grand renforts de sponsors et de projets politiques. On s’ébranle à coups de vœux pieux et de bonnes intentions pour apporter la musique dans certaines écoles défavorisées au lieu d’en faire profiter tous les enfants. Remettons les choses à l’endroit : il serait beaucoup plus efficace d’apprendre à chanter à tous les enfants de toutes les écoles plutôt que de viser un one-shot médiatique. C’est pour moi un vrai sujet !

Je me suis donc engagée dans une institution qui se bat pour faire reconnaître le droit et l’importance de l’enseignement musical : ReMuA [NDLR : M.D-M. en est la présidente]. Des équipes de musiciens forment des instituteurs à l’enseignement musical et montent des spectacles avec les enfants des écoles concernées.  Ce qui est stupéfiant, c’est que ReMuA peut recevoir des subsides du secteur social, mais nullement de la culture ni de l’éducation. Comment expliquer cela ? Que les décideurs réfléchissent une petite seconde au profit pour chacun de la musique à l’école !

Martine Dumont-Mergeay  © Isabelle Françaix

Martine Dumont-Mergeay © Isabelle Françaix

Quels arguments leur apporteriez-vous ?

Philippe Herreweghe parle de la musique comme d’une « fabuleuse école naturelle de la complexité ». La musique répond à trois grandes questions : la solitude, la finitude et la complexité du monde. Contre la solitude, la musique rassemble et réunit. Contre la finitude, elle introduit sa propre temporalité qui vous soustrait de celle de la mort. La complexité est plus inattendue. Bien que la musique de Bach soit l’une des plus complexes, tout comme la musique indienne et ses rythmes mathématiques hallucinants sur cinquante mesures, nous vibrons en les écoutant. La musique clarifie le monde dans ce contact directement émotionnel avec ce qui nous semblerait, sinon, opaque et inaccessible.

Elle est par conséquent un facteur essentiel d’éducation. J’espérais que ReMuA lancerait une prise de conscience généralisée. Loin de là, l’association est contrainte à parcelliser ses interventions pour correspondre au maigre budget de telle ou telle association. J’avais juré que le chant serait remis à l’école quand ma première petite-fille entrerait à l’école primaire. Elle a 11 ans… Je n’y suis pas encore, hélas. Le combat continue.

Propos recueillis par Isabelle Françaix – septembre 2013

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