Yves Vasseur – Éveilleur d’idéal

Yves Vasseur © DR Fondation Mons 2015

Yves Vasseur © DR Fondation Mons 2015

Qui est Yves Vasseur, Directeur Général du Centre culturel transfrontalier Le Manège à Mons et surtout Commissaire de la Fondation Mons 2015, sur laquelle se braque le feu des questions les plus curieuses ? Derrière le vaste projet d’une rencontre entre technologie et culture se révèle le désir de réunir les forces vives d’une économie en redéploiement (la Digital Innovation Valley) et d’une jeunesse en quête de débouchés motivants.

Yves Vasseur a foi en l’imagination, pourvu qu’on donne à celle-ci l’occasion et les moyens de s’exprimer. Derrière sa stature longiligne et calme, cet homme nourrit une exubérance raisonnée et contagieuse : il partage, recueille et rassemble des rêves au cœur d’un territoire régional qu’il n’a jamais quitté. Né à Quiévrain en 1951, licencié en communication sociale et études théâtrales, journaliste à la RTBF pendant dix ans, coordinateur du Centre Dramatique Hennuyer, directeur général du Manège mais aussi auteur de théâtre et de scénarios de bande dessinée en collaboration avec Claude Renard (Lettres à Matisse, Galilée…), il semble que l’on peut qualifier son parcours de vocation culturelle.

J’en assume pleinement l’idée. J’ai la chance extraordinaire d’avoir pu conjuguer dans différentes étapes de ma vie professionnelle plusieurs passions au sein du monde de la culture. A la RTBF, j’appartenais à l’espèce aujourd’hui disparue de « responsable des rubriques », c’est-à-dire de journaliste strictement culturel, hors investigations politiques ou sociales. Ce qui m’arrangeait bien. Le théâtre me passionnait depuis mon adolescence, et derrière la scène : l’écriture… Or, je devais préparer mes billets pour mes interventions à la radio. Le livre est peut-être, finalement, le point commun de toute cette effervescence.

Yves Vasseur, à quand remonte votre amour du livre ?

Nous n’avions pas de télévision chez mes parents. J’avais des frères et sœurs plus âgés qui étudiaient tous dans la même pièce car nous habitions une maison ouvrière. Il fallait donc nous taire. Sans télé, quand on ne peut pas allumer la radio ni crier à tue-tête, il reste les bouquins. Très tôt, j’ai été un fidèle abonné de la bibliothèque municipale, qui à mon grand drame, n’était ouverte que le dimanche matin. On ne pouvait y emprunter que trois livres, ce qui me conduisait tout juste au jeudi, sauf si j’en choisissais de très gros. A l’athénée, j’étais candidat bibliothécaire. J’avais les clefs de la bibliothèque et surtout celle d’une armoire dite « réservée ». J’y puisais allègrement, évidemment ! J’ai sauté très vite sur des auteurs comme Faulkner et je ne suis plus jamais revenu à Zola, ni à aucun classique. Je jouais un peu au théâtre et j’avais envie d’écrire… J’ai pu concrétiser cette formation sur le tas par une double filière universitaire : le journalisme ne me prenant pas trop de temps, j’ai complété ce cursus par la communication sociale et les études théâtrales. J’ai réussi un examen à la RTBF où j’ai pu travailler dans mon domaine de prédilection. Puis il y a eu le Centre Dramatique Hennuyer et de fil en aiguille… je suis arrivé ici.

Certaines personnes vous ont-elles guidé ou inspiré ?

Mon frère aîné a sans doute été un déclencheur. Je ne l’ai pas connu à la maison car il y a une très grande différence d’âge entre nous. Il s’est marié quand j’avais trois-quatre ans, puis … il est devenu mon professeur de français à l’athénée de Dour ! Il a marqué ses élèves en leur faisant découvrir la lecture de grands textes. Comme il n’y avait aucune possibilité de sortie culturelle à Dour ni à Quiévrain, il avait organisé un abonnement facultatif au Théâtre National de Bruxelles cinq ou six samedis par an. La découverte des Trois sœurs de Tchékhov a été pour moi un choc : le texte, la mise en scène, les lumières… j’étais ébloui ! Ces expériences m’ont motivé à ouvrir des espaces culturels aux jeunes dans les régions décentralisées. J’en ai trop manqué moi-même…

La rencontre de Didier Fusillier a été déterminante : il crée Le manège à Maubeuge, en partant de rien et, avec sa formidable énergie, il en fait une scène nationale inouïe. En m’invitant à en assumer la direction administrative à ses côtés, il m’a énormément appris.

Claude Renard est un compagnon de route, de textes et d’images. Je l’avais invité à une émission de radio et il est tombé en panne en quittant le studio. Nous avons passé une matinée à rire comme des bossus en essayant de réparer sa voiture. On ne s’est quasiment plus quittés.

Galilée, journal d'un hérétique © Yves Vasseur / Claude Renard

Galilée, journal d’un hérétique © Yves Vasseur / Claude Renard

Qu’est-ce qui vous a conduit à écrire à ses côtés ces biographies illustrées : Galilée – Journal d’un hérétique, Lettres à Henri Matisse, etc. ?

Je suis extrêmement paresseux pour déclencher un mécanisme d’écriture qui peut conduire à un livre. Ces ouvrages sont des commandes inspirées : alors que nous visitions la grande exposition Matisse à l’Institut du Monde Arabe, Claude Renard m’a proposé d’écrire sur le sujet ! Et Galilée est une de ses passions qu’il sait si bien partager…

Si vous n’êtes pas à l’initiative de tels projets, qu’est-ce qui vous motive à les mener à bien ?

Fondamentalement, passionnément et depuis toujours, j’ai cette envie stupide, comme beaucoup d’écrivants (je laisse le mot d’écrivain à ceux de mon Panthéon), d’avoir mon nom sur une couverture. Alors, quand on vient vous chercher pour vous demander si ça vous intéresse d’écrire un texte, vous dites oui. Et tu vous vous y engagez avec rigueur, intensité et émerveillement.

Vous évoquez votre Panthéon d’écrivains. Pouvez-vous les citer ?

Ils sont essentiellement anglo-saxons. En découvrant Faulkner, vers 15 ans, je ne m’imaginais pas une seconde qu’on puisse écrire comme lui et être publié. C’était tout le contraire de ce qu’on nous apprenait à l’école. Je trouvais ses discours intérieurs géniaux ! J’ai saisi le fil et, de préfaces en postfaces, j’ai glané des noms d’auteurs de la même famille. Céline, en dehors de toute considération humaniste et éthique, m’a totalement démoli pour la même raison ! Et Blaise Cendrars ! J’ai essayé d’apprendre par cœur La prose du Transsibérien. Claude Simon est plus discret mais ses textes sur les paysages de nos régions sont bouleversants. J’ai une grande amitié avec Marcel Moreau.

Ce sont tous des écrivains à l’écriture âpre, riche et organique.

Leur écriture est « viscérale », pour reprendre un terme qu’emploie souvent Marcel Moreau. J’ai rencontré Marcel très tôt par le plus grand des hasards à une fête de famille : c’est l’oncle d’une de mes belles-sœurs. Nous venions d’apprendre que son premier manuscrit, Bannière de bave, avait été accepté chez Gallimard, et… qu’il était classé parmi les livres « à proscrire » dans La Libre Belgique ! Ce qui a exacerbé mon désir de le découvrir ! C’est lui qui m’a fait lire Sous le volcan de Malcolm Lowry ! Encore un ouvrage fou furieux. Vers mes 17-18 ans, Marcel m’invitait à Paris où nous passions des week-ends de plongée littéraire complète. C’était magnifique. Son autobiographie romancée, L’ivre livre, m’a bouleversé. J’aime les biographies : tripoter dans les racines d’un destin, voire les inventer, m’amuse beaucoup ! Ces histoires de vie sont fascinantes. Jean Genêt, par exemple, qui ne va pas à l’école ou peu, sort de l’assistance publique, passe dans une ferme à neuf ans, puis échoue en prison où il écrit des trucs à tomber raide mort : ça vient d’où ? Marcel Moreau a de ça aussi. Où va-t-il chercher son écriture ? Il réussit à peine son école moyenne. Mais il lit beaucoup. Il est comptable dans une plomberie, ça l’ennuie à mourir. D’où lui vient cette flamme ?

Vous-même,  comment êtes-vous passé des rêves d’escapade culturelle de votre enfance à la prise de responsabilité d’un poste de susciteur d’événements ?

Je serais sans honte aucune employé ou instituteur dans mon village si je n’avais pas reçu la clef (au propre comme au figuré) de certaines portes. Très modestement, j’ai envie à mon tour de la transmettre.

Toutes proportions gardées, je suis très impressionné par la vie et l’œuvre de Wajdi Mouawad qui nous accompagne dans Mons 2015. Il raconte aux jeunes d’ici son enfance dans un camp au Liban. Il démontait une Kalachnikov avant de savoir lire. Il aurait pu devenir terroriste ou sauter sur une mine. Par je ne sais quel miracle, ses parents sont parvenus à fuir le Liban pour Paris puis Montréal. Une rencontre lui révèle la philosophie, l’écriture, un autre monde qui l’embarque vers ce qu’il est aujourd’hui. A son échelle, humblement, il veut rendre ce qu’on lui a donné.

Ma motivation rejoint celle de Didier Fusillier qui a créé, dans une petite cité urbaine du Nord, une des scènes les plus actives de France. A ceux qui s’étonnent encore du choix de Maubeuge, il répond énergiquement qu’il est inacceptable de devoir attendre l’université pour éprouver ses premières émotions devant un spectacle. C’est souvent trop tard : beaucoup sont déjà engagés dans des filières qui ont tué leur envie. Leur imaginaire n’a pas éclos.

Je voudrais qu’un gamin de Quaregnon ait la même chance qu’un enfant de New York d’accéder à la beauté. Cet idéal est au cœur de Mons 2015 ! Mons 2015 est un projet pour les jeunes : qu’ils puissent y découvrir une multitude d’univers, picorer, zapper, choisir et…  en sortir extasiés. Que cela débouche alors sur des pistes de professionnalisation dans lesquelles  ils pourront s’engouffrer pour y construire leur vie ! La prise de conscience de ces possibilités est capitale. Il y a à Mons, notamment dans le jeu vidéo, des entreprises encore trop peu connues ; nous les y emmenons. C’est de leur génération. « Ne vous contentez pas de jouer à ‘Machin court après Truc’, osez imaginer vos propres environnements. Des jeunes qui n’ont que cinq ans de plus que vous vendent des jeux aux Etats-Unis ! » Ce n’est pas un vain discours, c’est une réalité qu’il faut éclairer.

Comment arrivez-vous à concilier vos deux casquettes : celles de transmetteur et d’écrivant ?

En ce moment, je n’y arrive plus. Hormis quelques griffonnages discrets de train ou d’avion et des notes qui traînent dans un tiroir, je n’ai plus le temps de me consacrer sérieusement à l’écriture. L’aventure de Mons 2015, qui est pour moi un cadeau inespéré, ne m’en laisse pas le loisir.

Logo Mons 2015 © DR Fondation Mons 2015

Logo Mons 2015 © DR Fondation Mons 2015

Quel est votre quotidien de commissaire à Mons 2015 ?

Il faut établir des budgets, des conventions, démarcher des sponsors… mais j’essaie avant tout de rencontrer des artistes. Mon leitmotiv est : « Faites-moi rêver ! » Le principe de réalité interviendra ensuite. Les chefs de projet travaillent avec la jeunesse, un des grands axes de Mons 2015. Nous accueillons également de nombreux stagiaires avec qui j’aime prendre du temps. Je consacre aussi un après-midi par mois aux étudiants qui multiplient les mémoires sur Mons 2015.  

Comment avez-vous choisi votre équipe ?

J’engage des agents d’une autre génération que la mienne, parfois même plus jeunes de deux générations, par souci de transmission patrimoniale (je préfère le mot anglais « legacy »à celui d’ « héritage », trop funèbre).  A ceux qui  me reprochent parfois de ne pas privilégier des gens d’expérience, je réponds invariablement qu’en 2016, une bande de jeunes quadragénaires magnifiques et enthousiastes, forts de cette aventure, pourront créer de nouveaux horizons, dans la continuité de Mons 2015. Et je ne crois pas m’être  beaucoup trompé sur les choix.

Marie Noble, directrice adjointe, crée dans cette équipe qui ne cesse de grandir une communication constante. Nous n’avons pas le droit à l’erreur : c’est quitte ou double, sans filet. Un dispositif de réunion d’équipe hebdomadaire s’organise en parallèle de rencontres individuelles tous les quinze jours. Une fois par mois, nous passons une demi-journée de team-building en rapport avec nos actions, pour en renforcer la cohésion et nourrir notre réflexion. Il est important de tisser du lien entre les projets. Je ne veux pas d’éparpillement ni de rivalité en 2015 mais des transversalités qui feront notre spécificité et notre force. Nos échanges réguliers au sein du réseau des capitales européennes de la culture nous enseignent qu’il faut éviter la compétition malsaine au cœur de nos activités : c’est Mons 2015 qui doit gagner avant tout !

Une vision de Mons 2015 se dessine-t-elle ?

Éblouissement et Métamorphose en sont les jalons. Les grandes échéances, les dates phares, les rassemblements principaux sont fixés. Maintenant, il nous faut tricoter tout cela en touchant à la fois les populations régionales et l’Europe. Petit à petit, Mons sort de sa chrysalide pour devenir papillon ; de grands chantiers ont été entrepris : la réaffectation du patrimoine muséal, Arsonic, le Centre de Congrès, la nouvelle gare signée Santiago Calatrava, les Cafés Europa… Après 2015, la ville ne sera plus la même. Et j’espère par-dessus tout que les mentalités seront différentes. Notre région possède le taux le plus faible d’orientations vers le supérieur malgré ses universités de qualité. J’aimerais que les jeunes prennent conscience de ce qu’ils ont à leur disposition, osent croire en leur avenir, soient fiers d’être nés ici et mettent fin à ce fatalisme qui nous a dévastés pendant une bonne génération.

Que répondez-vous à ceux qui pointent l’élitisme de ces choix ?

Je leur demande quel est le dernier spectacle qu’ils ont vu au Manège et les emmène en découvrir le programme, dont ils ont rarement connaissance : Maxime Leforestier, Les femmes savantes, etc. S’ils me démontraient que ces spectacles sont « réservés à une élite », je démissionnerais immédiatement. Or, ce n’est pas le cas : nous voulons proposer une diversité de choix à tous, avec ouverture et qualité en visant le meilleur. Ce qui est aussi le cas de Mons 2015 : inciter à la découverte, toucher, émouvoir, ouvrir les imaginaires…

Que sera pour vous l’après Mons 2015, puisque l’on sait que vous vous retirerez en 2016 ?

Je partirai joyeux sans avoir où encore… En tout cas, je n’ai pas l’intention de m’exiler en Ardèche ! J’ai besoin de mes racines et je tiens à mon port d’attaches. Je suis traditionnel dans mes amitiés et fidèle à mes relations familiales. Sûrement voyagerais-je autrement qu’en sauts de puce par avion entre deux réunions, ce qui est déjà un privilège inouï. Je continuerai à bouger, faire des rencontres…  écrire, très certainement ! Avec le plaisir immense de passer les rênes et le terrain à d’autres transmetteurs.

Propos recueillis par Isabelle Françaix, à Mons, le 12 juillet 2013

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