Daniel Cordova – Le théâtre à la source du progrès

Daniel Cordova © Isabelle Françaix

Daniel Cordova © Isabelle Françaix

Daniel Cordova raconte rarement sa propre histoire, pour le moins hors-norme, depuis sa fuite forcée hors du Chili en 1973 lors du coup d’état sanglant de Pinochet, son arrivée en Belgique à 19 ans, l’accueil sympathique des réfugiés chiliens en Europe, ses différents emplois dans le bâtiment et ses études à l’INSAS. La seconde partie de son parcours étonnant nous est en revanche familière : directeur du Centre Dramatique Hennuyer à la suite d’Yves Vasseur, il assume la responsabilité artistique des activités théâtrales du Manège à Mons depuis 2002 et s’implique aujourd’hui fougueusement dans Mons 2015, capitale européenne de la culture.

Cette foisonnante aventure lui semble toujours extraordinaire, et si par pudeur il la tait souvent, elle nourrit son engagement passionné pour toute forme de création et sa foi profonde dans la possibilité de transformer notre quotidien. Les pieds sur terre, bien ancré dans la réalité, il croit fermement à la nécessité d’en multiplier les témoignages intelligents : susciter, encourager les artistes à exprimer leur vision du monde relève pour lui d’une mission nécessaire et porteuse d’évolution.

Au Chili, ma vie était confortable et ma destinée tracée : j’avais commencé des études d’architecture et je bifurquais vers le métier de vétérinaire. Je ne serais jamais devenu un homme de théâtre si je n’avais été forcé de réinventer ma vie dans un autre pays. Une semaine après notre arrivée en Belgique, j’ai trouvé un poste d’ouvrier sur un chantier ; au fil du temps, je me suis spécialisé dans la décoration d’intérieur. Parallèlement, j’ai étudié le théâtre puis le cinéma à l’INSAS, et j’ai commencé une petite carrière de percussionniste avec un groupe de musiciens chiliens. Nous jouions la musique du Chili et nous composions certaines pièces pour parler du drame que vivaient les nôtres. Je touchais aussi au jazz. À la fin de mes études, j’ai été engagé comme animateur théâtral à la Maison de la Culture de Charleroi. J’aime cette région malmenée, blessée mais fière et forte. J’ai pu contribuer à y ancrer une vraie plateforme théâtrale. Cette expérience magnifique m’a conduit à travailler avec le Centre Dramatique Hennuyer, dont j’ai ensuite endossé la direction, d’abord avec Michel Tanner puis seul. C’est alors qu’Yves Vasseur est arrivé avec le projet rassembleur du Manège : unir Mons Musique qui avait besoin de soutien, la Maison de la Culture alors en faillite et le Centre Dramatique Hennuyer qui se portait bien. Réticent au début, je me félicite aujourd’hui de m’être rangé à l’avis d’Yves Vasseur et d’Elio Di Rupo : cette idée que j’avais combattue au départ s’est avérée extrêmement porteuse et dynamique, insufflant à Mons un vrai redémarrage culturel. Le projet du Manège a véritablement dépassé les ambitions de ma petite structure déjà dynamique et saine. Du développement local, nous sommes passés à une mission européenne qui rendait envisageable l’idée de présenter Mons au titre de capitale européenne de la culture. Et le rêve est devenu réalité !

En somme, je craignais que la place accordée à la création ne soit freinée au Manège et j’avais tort : j’aime pouvoir m’en rendre compte. Renverser la donne, transformer les réticences en actions constructives, c’est un moteur supplémentaire dans mon travail. J’ai des convictions absolues, mais je suis complètement ouvert au changement.

Quelles sont donc ces convictions absolues ?

Je ne me mêle pas de politique, mais je me sens progressiste, extrêmement attentif à la destinée des aventures humaines. Les plus nobles et les plus porteuses sont, pour moi, les aventures de création. Il faut préserver notre faculté de réinventer le monde. La création théâtrale ouvre les regards en donnant une lecture du monde et contribue à changer les mentalités. Si cette pensée est jugée naïve, alors j’aime et défends cette naïveté.

Pourquoi avoir opté pour le théâtre plutôt que pour la musique, puisque vous étiez percussionniste ?

A l’INSAS, je voulais approfondir les mystères de la création. Comme j’avais le besoin impérieux de raconter ce que j’étais et ce qui m’était arrivé, de formuler cette violence absolue que nous avions vécue au Chili, le théâtre puis le cinéma me semblaient les plus appropriés pour m’adresser directement aux hommes. J’étais déjà immergé dans le monde artistique avec la musique, c’était donc naturel.

Cependant, plutôt que d’entrer par la porte des créateurs, vous avez choisi de les aider à se faire entendre…

C’est arrivé plus tard. J’ai d’abord voulu devenir metteur en scène puis réalisateur… Puis je me suis rendu compte des abîmes énormes qui entouraient l’acte créateur. Je n’ai pas connu dans ma jeunesse, pour avoir travaillé très tôt, cette période de naïveté et d’insolence qui permet de se lancer tête baissée dans la création. Certes, je m’étais voué à la musique de façon presque intuitive sans y connaître grand-chose, j’avais fait quelques disques et accompagné de nombreux chanteurs… mais je n’avais pas pris le temps, dans ce concentré d’énergie, de me livrer au texte, à la parole. J’ai donc décidé, avec enthousiasme, d’accompagner ceux qui racontaient d’une façon forte. La production artistique est un combat quotidien dans lequel je me réalise complètement. Défendre la création, à Mons, en Belgique, dans la Communauté Française, en Europe, dans le monde, faire rayonner une petite ville, lui donner une voix, trouver un maximum de ressources au service des artistes, impliquer des diffuseurs… c’est fascinant et inspirant !

Brochure de création Le manège.mons © Le manège.mons

Brochure de création Le manège.mons © Le manège.mons

Comment concevez-vous une saison ?

C’est à la fois absolument simple et absolument compliqué ! Il y a quatre centres dramatiques en Communauté Française : Liège, Bruxelles, Namur et Mons. Certaines missions nous sont imposées par un contrat-programme, d’autres découlent des traditions, et nous en déterminons encore par nous-mêmes. Il faut confronter tout cela et faire un choix. Je me demande systématiquement ce que je peux faire pour Mons, puis dans le Hainaut. A quels créateurs inscrits dans ces lieux puis-je m’adresser, quelles structures de l’espace hennuyer d’abord, transfrontalier ensuite, pourraient devenir partenaires ? Le Manège avançant résolument vers 2015, il nous faut également conclure des partenariats avec l’Italie, le Québec, la France… Mons avait besoin d’être secouée par l’art contemporain, celui de notre époque, et la perspective de 2015 nous permet d’ouvrir des fenêtres vers des créateurs qui parlent autrement et voient le monde sous un autre angle. Comment trouver des complicités pour inventer ces projets ? Tout cela alimente ma réflexion.

J’ai bien sûr des désirs personnels, des coups de cœur aussi et l’envie de confronter parfois tel metteur en scène à tel matériau… J’ai également le désir un peu fou qu’un amoureux du théâtre puisse un jour connaître tout Shakespeare ou tout Molière, en puisant régulièrement dans le réservoir culturel indispensable à notre compréhension du monde ! Alors, je programme ces auteurs dès que possible.

Quand je peux mettre sur pied un travail transversal avec Musiques Nouvelles, je suis ravi : non seulement cela correspond à la réalité du Manège qui programme théâtre et concerts, mais j’y retrouve mes émotions de musicien ! Kilda, L’Opéra du pauvre de Léo Ferré, Maria de Buenos-Aires d’Astor Piazzolla, Dialogue with Rothko de Carolyn Carlson et Jean-Paul Dessy… sont des spectacles qui rassemblent nos ressources intellectuelles et sensibles autant que financières.  D’une façon ou d’une autre, tout cela tisse une saison, qui n’est jamais la même d’une année à l’autre. Cette démarche est un appel au dialogue et à la réaction, envers les artistes et le public.

Ayons pour Mons des ambitions énormes et pour que le monde y vienne ! Cet enthousiasme est nécessaire à notre motivation. Mons Capitale Européenne de la Culture est une idée folle, mais autour de nous se sont cristallisées des ambitions politiques et culturelles extrêmement porteuses.

Logo Mons 2015 © DR Fondation Mons 2015

Logo Mons 2015 © DR Fondation Mons 2015

Comment tissez-vous Mons 2015 ?

En conjuguant nos forces, ce que nous apprenons chaque jour sur le terrain. Yves Vasseur est un grand coordinateur qui s’appuie sur des gens très différents et fait circuler les idées comme les possibilités de les concrétiser à tous niveaux.

Nos équipes s’impliquent pleinement dans l’aventure. Auprès de mes collaboratrices, attentives et avisées, je me suis demandé ce qui se passait aujourd’hui à Mons. Il y subsiste un malentendu : ceux qui ne viennent pas au théâtre nous accusent d’être trop pointus, trop exigeants, tandis que ceux qui suivent nos spectacles nous remercient et nous encouragent, en nous soutenant dans l’ouverture d’autres univers. Ils expriment tout autant leurs doutes que leur adhésion. Le malentendu vient de ceux qui n’ont jamais assisté à nos spectacles.  Ce n’est la faute de personne, ni celle du public ni la nôtre, mais une des tâches principales de Mons 2015 sera de raccourcir la distance entre le public dubitatif et nous. Chacun des programmateurs en a le devoir.

Je ne peux pas dévoiler notre programmation, cependant nous travaillerons énormément avec des créateurs locaux. La Fondation Mons 2015 est très attentive à chaque territoire, sollicitant et accueillant la participation de nombreuses associations hennuyères. Ses équipes sillonnent les petites villes et les villages du Borinage pour en parler, suscitant des projets nouveaux, impliquant tout un chacun. Il ne s’agit pas de commencer à simplifier notre propos en présentant des spectacles soi-disant « populaires » (un terme rassurant qui  ne veut rien dire) mais d’être les médiateurs d’artistes qui nous parlent de nous et d’aujourd’hui maintenant. Le mot « contemporain » ne cache pas d’autre réalité. Il est important que les habitants d’une ville se reconnaissent dans leur théâtre, s’approprient le lieu, s’y sentent chez eux.

C’est à notre tour d’aller à la rencontre de ceux qui ne nous connaissent pas ou mal ! Notre structure est encore jeune à Mons pour être adoptée par tous. En 10 ans, nous avons fait pousser de nombreux bâtiments et cela continue : le théâtre du Manège, le 106, Arsonic… Je suis convaincu que 2015 va asseoir la place de l’art et de la culture dans cette ville et créer des relations nouvelles entre l’entreprise et la culture. Toute ville a besoin de cet équilibre pour être saine, dynamique et démocratique.

Les villes périssent quand elles n’ont plus de projet et que leur population, désemparée, ne croit plus en rien ; c’est alors qu’elles deviennent violentes, antidémocratiques, voire fascisantes. Le rôle des artistes n’est pas de créer un théâtre qui raconte le moins possible pour créer le maximum de consensus, mais de poser des questions. Notre région est blessée et doit retrouver des éléments neufs pour croire en son avenir. Les artistes nous apportent un regard spécifique, aigu et dérangeant sur notre réalité, et ce regard rencontre souvent nos propres émotions. Ils nous donnent des clefs de lecture du monde et des armes pour réagir. Ils le font à Mons au Manège depuis sa création. En informer un plus large public est notre véritable enjeu pour 2015. Notre responsabilité est énorme, certes, mais Mons 2015 nous y aidera !

Propos recueillis par Isabelle Françaix – août 2013 – Mons

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