Qu’est-ce qui fait courir Bruno Letort ?

Bruno Letort © Isabelle Françaix

Bruno Letort © Isabelle Françaix

Compositeur, guitariste, homme de radio sur France Musique, producteur et désormais directeur d’ARS MUSICA, Bruno Letort repousse les limites avec une ardeur vivifiante, toujours avide d’être surpris… Si certains affirment connaître la chanson, ce découvreur recherche dans la musique les expressions les plus imprévisibles de ce que tout artiste porte en lui et ignore encore. Cet inassouvi agit avec une obsession joyeuse et persévérante. Mi Héraclite (« Le temps est un enfant qui joue au trictrac. Ce royaume est celui d’un enfant. »), mi Gargantua, entre sagesse et gourmandise…

Bruno Letort, en quoi la musique d’aujourd’hui démultiplie-t-elle votre désir ?

On n’a pas toujours envie d’écouter la même chose. Cela change avec le temps, au cours d’une vie mais aussi pendant la journée. Notre rythme intérieur est plus ou moins sensible à certains modes, certains sons, certaines musiques.

J’ai commencé à faire de la radio pour proposer ce que je n’entendais pas sur les ondes : des musiciens extraordinaires dont on ne parlait pas. C’est toujours vrai. J’aime provoquer des sensations, des émotions, en tout cas des réactions. Il y a vingt-t-un ans, j’ai créé Tapage nocturne sur France Musique. Et depuis septembre, Christian Zanesi et moi produisons une nouvelle émission : Des aventures sonores. Au diable les barrières ! Des musiques complètement différentes me fascinent : Ennio Morricone, Gabriel Yared, Steve Reich, Radiohead, Björk, Michel Colombier, Pierre Boulez… pourquoi les hiérarchiser ? Colombier passionne par son implication dans le jazz, la musique contemporaine, la variété et la musique de film. Boulez fascine par son intelligence et sa réflexion aiguë sur l’écriture. Je ne comprends pas pourquoi il nous faudrait choisir l’un OU l’autre. Pourquoi accepter une hégémonie ?

Les jeunes compositeurs qui entrent dans les bureaux d’ARS MUSICA sont largement nourris par la diversité de leur environnement. Pierre Slinckx compose pour le dessin animé, la vidéo, l’ensemble Sturm und Klang, les Jeunesses Musicales… Il en va de même pour Sarah Wéry ou Alithéa Ripoll. Aucun d’entre eux ne se pose plus la question d’appartenance à une chapelle, et certainement pas celle d’une place au soleil (y en a-t-il encore ?). Aujourd’hui, la pluralité est la règle. Je me sens très à l’aise avec ces brassages.

Comment êtes-vous passé vous-même de la guitare à la composition ?

Je voulais être pilote de ligne et… j’ai été happé par la musique contemporaine et le rock progressif des années 70 : Led Zeppelin, King Crimson, John Mac Laughlin, etc. J’ai commencé la guitare à 14 ans et je me suis mis très vite à écrire. Des choses naïves dans un premier temps, que j’ai affinées en écoutant et en étudiant. A 18 et 19 ans, j’ai sorti mes deux premiers disques de compositeur… que l’on peut oublier. Puis je suis entré de plain-pied dans l’écriture du quatuor à cordes : ma nomenclature fétiche, pour laquelle j’ai beaucoup écrit.

Où trouvez-vous l’élan vers la composition ?

La musique minimaliste a totalement orienté mon écriture. Son rapport à la pulsation me fascine. J’aime palper une rythmie, la désosser, l’analyser. Ma première rencontre avec les minimalistes fut Satyagraha, l’opéra de Phil Glass. Ensuite, j’ai découvert Einstein on the beach. Bizarrement, je trouvais cette musique simpliste mais envoûtante. J’en ai repris les techniques d’écriture développées par Reich, Riley, etc. en y intégrant des éléments liés à ma propre culture, comme la mélodie et l’accident.

Bruno Letort © Isabelle Françaix

Bruno Letort © Isabelle Françaix

A la fois indépendant (voire solitaire) et fasciné (c’est un mot récurrent de votre vocabulaire) par d’autres musiques et d’autres univers que le vôtre, quel est votre rapport à l’écriture ?

La remise en question et la fragilité de l’acte d’écriture. Je serais incapable d’affirmer une soi-disant vérité. D’ailleurs, je ne crois pas à l’œuvre majeure intégrale. Je pense plutôt qu’à l’intérieur d’une pièce musicale se trouvent parfois des instants de grâce qui correspondent au fruit d’une quête. Le reste, c’est ce qui permet de l’amener. Quelquefois, j’ai la sensation d’avoir dit exactement ce que je voulais le temps d’une seule mesure ! Je la reprends alors dans une nouvelle pièce, pour qu’elle m’emmène plus loin ou ailleurs, jusqu’à sentir cette sensation de plénitude, d’achèvement de cette quête.

J’aime pousser et développer une idée pour en comprendre les limites et voir jusqu’où je peux aller moi-même… avant de passer à autre chose.

Votre démarche évoque les univers de bande dessinée de François Schuiten : on y retrouve la démultiplication d’un même élément sous différentes formes et différents plans.

Notre rencontre est pourtant le fruit d’un hasard. La tour et La fièvre d’Urbicande m’avaient bien sûr fasciné dans mon adolescence. Mais je n’y songeais plus consciemment… jusqu’à ce que j’imagine Mégapoles, pour quatuor à cordes. J’avais collecté des sons à des heures précises de la journée dans six grandes villes du monde : New York, Londres, Paris, Moscou, Bombay et Tokyo, et demandé à six compositeurs de chacune d’entre elles d’écrire une pièce pour quatuor à cordes, comme autant de cartes postales sonores. Il me manquait une ville imaginaire. Et j’ai repensé à Urbicande. François m’a accueilli chez lui à Schaerbeek et m’a invité ensuite à composer une illustration sonore pour une de ses expositions. C’était en 1998 et nous n’avons plus cessé de travailler ensemble depuis : l’exposition universelle d’Aichi au Japon, L’affaire Desombres à Grenoble, le Transsibérien au Parc du Cinquantenaire pour Europalia, des conférences musicales avec improvisations textuelles et sonores…

Comment définissez-vous la modernité, la contemporanéité ?

On confond trop souvent modernité, contemporanéité et complexité. Tout ce qui est complexe serait moderne, tout ce qui est simple ne le serait pas. Je crois que ce discours dogmatique est dépassé. La simplicité du discours peut reposer sur une démarche différente remarquable, en adéquation avec son temps : en cela, elle est moderne, contemporaine. Est-il impossible d’aimer Dialogue de l’ombre double de Boulez et Tabula rasa d’Arvo Pärt ? Je ne crois pas, je ne le crois plus. La contemporanéité est faite de multiples facettes. Et la complexité ne suffit pas à définir la modernité.

Ars Musica 2014, sous le thème Mini Maxi, est-il une variation de ce credo ?

J’espère que le Festival remettra en cause les a priori d’écoute.

J’ai d’abord voulu trouver des salles qui n’avaient pas l’habitude d’accueillir de la musique contemporaine. Leur nombre est étonnant au prorata de la population bruxelloise. Recyclart ou L’Ancienne Belgique sont des lieux incroyables ! La Tentation, par exemple, est extraordinaire. Ses coursives sur plusieurs niveaux m’ont inspiré un projet marathon pour 2016 : quatre à cinq heures de musique mise en scène par des magiciens, des illusionnistes et des comédiens au service de la musique. Je crois en l’imprévisible.

ARS MUSICA 2016 s’appellera Le Pays du Sonore Levant : nous accueillerons des solistes japonais d’instruments traditionnels pour lesquels des compositeurs belges seront invités à composer des concertos. Nous espérons faire venir Ryūichi Sakamoto, monter un projet de ciné-concert autour du Ran de Kurosawa. Nous imaginons imaginer un concert de Musiques Nouvelles avec des dessinateurs en direct, un mangaka et un dessinateur de BD belge…

La musique contemporaine a eu tort de mépriser tout un temps le spectaculaire. Or, dès que l’on monte sur scène, on donne à voir un spectacle !

Propos recueillis par Isabelle Françaix – Septembre 2014

NB : L’ensemble MUSIQUES NOUVELLES sera trois fois présent lors du Festival ARS MUSICA 2014 :

FLYER-Ars-Musica

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