Aldo Platteau – Audace et bon goût

Aldo Platteau © Isabelle Françaix

Aldo Platteau © Isabelle Françaix

Mons 2015 – SEMAINE ROLAND DE LASSUS

Lassus enfant – Chœur des Enfants de la Monnaie, dir. Aldo Platteau (orgue & voix) – 08/10/2015 – 13h30 & 18h00 – Église Saint-Nicolas en Havré

Avec Denis Meunier, chef du Choeur des Enfants de la Monnaie / Elise Toninato, assistante organiste / Amélie Renglet (soprano) / Nicolas Deletaille (violoncelle)

Aldo Platteau est un jeune compositeur étonnant : féru de musique ancienne et résolument éclectique, il aborde différents genres avec une curiosité et une ouverture d’esprit vraiment dynamisantes. Ce Montois de naissance est entré très tôt dans la musique avec le chant choral, l’étude de l’accordéon et de l’orgue, puis celle du chant, de la musique baroque, de l’harmonie, du  contrepoint, de la fugue, de la composition et des musiques appliquées au cinéma et à la scène. Diplômé du Conservatoire de Mons, boursier de la Fondation Royaumont, soliste et choriste au sein d’ensembles prestigieux, chef du chœur amateur Mezza Voce, assistant à la formation musicale de la Choraline et du Chœur des Jeunes de la Monnaie, il enseigne à l’académie d’Auderghem, est conférencier en Écritures et Écritures approfondies au Conservatoire royal de Bruxelles et assistant en Ecritures approfondies au Conservatoire royal de Liège. Où trouve-t-il le temps d’écrire pour Le Nouvel Ensemble Moderne de Montréal, l’ensemble Quartz, de nombreux solistes et chambristes, les productions théâtrales du Manège.Mons et… l’ensemble Musiques Nouvelles ? « La musique est là avant et après nous, répond-il dans un sourire. Elle nous traverse en continu. Elle n’est jamais finie. »

La musique est là avant et après nous. Elle nous traverse en continu. Elle n’est jamais finie.

Le 8 octobre 2015, Aldo Platteau créera à l’église Saint-Nicolas-en-Havré, dont il est l’organiste, une pièce en hommage à Roland de Lassus, avec le Chœur des Enfants de la Monnaie.

Aldo Platteau : Jean-Paul Dessy m’a proposé une carte blanche. Or, c’est à la maîtrise de l’église Saint-Nicolas-en-Havré que Roland de Lassus a commencé à chanter lorsqu’il était enfant. J’ai tout de suite pensé au Chœur des Jeunes de la Monnaie, dont j’assure la formation musicale. J’aimerais réunir l’orgue de Saint-Nicolas, un instrument romantique à peine restauré et de la plus grande importance dans la région, la voix et la matière électronique pour un spectacle d’une heure et quart que traversera l’esprit de Lassus à travers des extraits, des citations et des échos de son œuvre. Nous jouerons sur la spatialisation des chanteurs et la mise en lumière de cette église baroque qui a conservé un grand nombre de ses œuvres d’art. C’est un édifice magnifique et qui sonne bien.

Le concept même est surprenant dans le cadre de la Semaine Lassus proposée par Mons 2015 : vous nous emmenez à la croisée du passé et du présent par cette rencontre entre le chant polyphonique, l’orgue et l’électronique.

Ces dimensions musicales ne sont pas incompatibles. Selon moi, l’approche d’œuvres anciennes ou contemporaines est similaire : il s’agit dans les deux cas de décoder l’essence de ce qu’elles nous racontent. Par ailleurs, dans tout style de musique, à toute époque, il y a des chefs-d’œuvre. Depuis quelques années, je redécouvre le chant grégorien cistercien. J’ai étudié la musique ancienne (qui, dans les conservatoires, désigne essentiellement la musique baroque), j’enseigne le contrepoint de la Renaissance et me penche attentivement sur le processus compositionnel de Lassus, Palestrina, etc. Leur perfection technique est d’une richesse telle, qu’elle force à l’humilité. Elle nous dépasse et pourrait nous écraser, comme le génie de Beethoven au XIXe siècle accablait ses contemporains. Cependant, il ne faut pas craindre d’étudier, de pratiquer, ni de chanter en essayant d’être honnête avec soi-même, sans distinction de genre. Je participe à un groupe de slam jazz/rock et nous avons fait la première partie de Grand Corps Malade tout récemment ; j’y joue des instruments électroniques en apportant une dimension parfois expérimentale à un style plus conventionnel, proche de la chanson française et du jazz.

Viva Orlando : Ce sera une vraie fête. Nous tenterons de surprendre le public, de l’emporter, le garder et l’émerveiller.

Vous dirigez également le chœur amateur Mezza Voce qui participera, parmi plus de 600 chanteurs entouré daccordéonistes, à La Grande Clameur de la Semaine Lassus devant le parvis de la collégiale Sainte-Waudru le 4 octobre 2015. On le retrouvera encore dans la grande virée Viva Orlando du week-end des 10 et 11 octobre, aux côtés des musiciens de Zefiro Torna qui animeront les rues et les cafés montois et borains de chansons à boire, villanelles et madrigaux.

Ce sera une vraie fête. Nous tenterons de surprendre le public, de l’emporter, le garder et l’émerveiller. Mezza Voce fête ses 40 ans en 2014. La majorité de nos chanteurs a entre 50 et 60 ans, rejoints par quelques plus jeunes. Tous ne lisent pas la musique, mais ils apprennent d’oreille en s’appuyant sur des enregistrements. Ils sont capables d’aborder des musiques complexes à plusieurs voix et de soutenir différents registres. Nous chanterons des airs drôles et joyeux mais nous glisserons parfois dans l’intimité, avec naturel.

J’aime l’idée d’aller à la rencontre du public. D’ordinaire, la démarche est inverse. Ces événements populaires, Grande Clameur et Virée Orlando, sont une manière heureuse de faire connaître la musique et ses traditions.  Tout le monde peut y participer, sans distinction, et si nous pouvons susciter l’envie de chanter, quelle réussite ! Qui sait, cela éveillera peut-être des vocations…

Aldo Platteau © Isabelle Françaix

Aldo Platteau © Isabelle Françaix

Compositeur, interprète, chef de chœurdoù vous vient cette envie de toucher un peu à tout ?

Tout petit, j’étais heureux de faire du sport et de la musique. J’ai appris l’accordéon musette à cinq ans, fait partie d’un chœur d’enfants, touché du synthétiseur ; j’adhérais pleinement à tout ce que je découvrais. Puis, je me suis inscrit à l’académie. Je me disais que j’aimerais bien composer et diriger aussi… J’aimais jouer d’un instrument, mais j’avais du mal à travailler seul pendant des heures ; ce qui m’attirait vraiment, c’étaient les projets collectifs. Je savais donc que si j’étais un organiste et un accordéoniste honnête, je ne deviendrais pas un virtuose. Au conservatoire, en apprenant l’harmonie, je me suis mis à composer. Nous nous réunissions entre étudiants pour mettre nos passions en commun, jouer ensemble et organiser de petits concerts. J’adorais écrire, chanter, diriger ! Certains de nos enregistrements d’alors peuvent paraître naïfs, mais ils gardent une fraîcheur et une personnalité qui résistent à toute recette. Il me semble important de s’accepter, tout en n’hésitant pas à se remettre régulièrement en question.

En 2000, à Royaumont, on m’appelait gentiment le « zen romantique » : j’étais romantique dans les couleurs et sensible à l’art sacré, (avec une prédilection pour le chant grégorien). L’ami qui m’avait trouvé ce surnom élaborait systèmes complexes et fantastiques où chaque note était justifiée. Cette quête de précision l’angoissait parfois et il s’étonnait de ma sérénité à ne pas motiver systématiquement chacune de mes notes.  Grâce aux contraintes, je parviens à me libérer de certains réflexes mais je n’aime pas qu’elles m’entravent. J’aime saisir ce qui passe, au quotidien, dans un cadre ouvert.

Un compositeur doit pouvoir s’inspirer de tout, pourvu qu’il en tire un sens musical et artistique, et puisse procurer à l’auditeur de la beauté et de la réflexion.

Aujourd’hui, je suis très pris par l’enseignement et le chant, et c’est au cœur de ces activités que mes projets personnels se construisent. J’ai dû mettre six mois à composer la Deuxième suite pour violoncelle mais trois jours pour coucher les notes sur le papier ! Je n’avais pas d’échéance fixe pour la terminer ; c’est une discussion avec un ami physicien, à propos des trous noirs, qui en a déclenché l’écriture.

J’aime le décloisonnement. Autrefois, les compositeurs étaient toujours interprètes et l’inverse était souvent vrai. De même l’improvisation et la composition se rejoignaient souvent. Aujourd’hui, cette énergie s’est éteinte dans le monde classique, même si certains milieux contemporains en raniment la flamme. Pour ma part, je ne rejette rien. Pas plus la mélodie que les dissonances. J’aime mêler les instruments anciens et modernes pour la rencontre de leurs diapasons différents, le mariage de leurs timbres, les jeux vibratoires… Cela rejoint mon goût pour la musique électronique qui est intimement liée au son.

Un compositeur doit pouvoir s’inspirer de tout, pourvu qu’il en tire un sens musical et artistique, et puisse procurer à l’auditeur de la beauté et de la réflexion. Un plaisir partagé en somme.

N’est-ce pas une vision qui vous rapproche de la multidisciplinarité des compositeurs de musique ancienne ?

Les théoriciens des XVIe et XVIIe siècles prônaient le « bon goût », un critère capital qui est aussi totalement subjectif ! On peut se demander ce que ça veut dire… Cependant, prenons Lassus : cet Européen avant l’heure a tellement voyagé, étudié, interprété dans une vie entièrement faite de créations que le bon goût lié à son expérience est tout à fait logique.   Son vécu l’amène à prendre la bonne décision, personnelle et discutable certes, donc susceptible de donner lieu à des querelles. Mais légitime. Pourquoi cela ne serait-il plus possible aujourd’hui ?

Aldo Platteau © Isabelle Françaix

Aldo Platteau © Isabelle Françaix

Où commence pour vous l’inacceptable ?

Tout dépend du projet. Il va de soi que mon but n’est jamais de casser les tympans des auditeurs ou de leur donner la nausée avec des infra-sons excessifs. Mais je reste libre de les déranger si mon projet musical le demande. A l’époque de Lassus, si les accords parfaits étaient la norme de l’acceptable, il pouvait aussi les enchaîner de façon surprenante, inattendue et nouvelle. Il suivait le texte et son idée poétique d’une manière qui, aujourd’hui encore, nous étonne.

Le bon goût serait donc le respect de la nécessité intime d’une œuvre et la fidélité à soi-même, avec toutes les audaces qui en découlent ?

Exactement ! Ce qui explique pourquoi j’aime autant de styles différents. Je peux adorer un concert bruitiste punk-rock où les guitares crient en larsen pendant une heure. Un écran stylistique peut camoufler une sensibilité et une vérité créatives enthousiasmantes. Il faut pouvoir aller au-delà de certains codes pour trouver ce qui nous parle à l’encontre de la pensée dominante.

Pourquoi tel accord, telle rencontre de notes procurent une sensation ? C’est une question importante. Les cours d’analyse nous cantonnent trop souvent dans l’examen du « comment ». Le « pourquoi » des compositeurs m’intéresse : quelle était leur idée, qu’est-ce qui les a conduits à écrire d’une manière et pas d’une autre ? Quel est le sens d’une partition ? Même si la cuisine interne d’un compositeur n’a pas besoin d’être dévoilée à ses auditeurs, son sens est capital, car c’est lui qui apporte de l’émotion.

Quel est votre « pourquoi » ? Et pour quoi composez-vous ?

Même s’il m’arrivait une catastrophe et que je devais exercer un métier hors de la musique, je pense qu’elle continuerait à vivre en moi. Je ne compose pas pour composer. C’est d’abord un plaisir sonore, l’expression de ce que, par pudeur, je ne dévoilerais pas à travers des mots, l’excitation de fixer un instant qui continuera à vivre hors de moi… Un contact, un partage…

Pensez-vous poursuivre une quête ?

Ce qui me transporte, c’est la beauté et la transcendance. Et toute forme de spiritualité, qu’elle soit religieuse, philosophique ou autre. J’ai besoin de transformer le réel en autre chose, au-delà du visible, vers l’émotion.

Propos recueillis par Isabelle Françaix le 24 février 2014 à Bruxelles

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