Alicia Scarcez – Culte, culture et curiosité

Alicia Scarcez © Isabelle Françaix

Alicia Scarcez

Mons 2015 – Vêpres de sainte Waudru – SEMAINE ROLAND DE LASSUS

11 octobre 2015 – 17h00

Collégiale Sainte- Waudru

Toujours entre deux manuscrits liturgiques, Alicia Scarcez zigzague cette année de la Belgique à la Suisse en passant par la France, en quête des chants du premier antiphonaire cistercien. L’antiphonaire, du latin antiphona (« antienne » ou « refrain d’un psaume »), est l’un des piliers du patrimoine musical sacré grégorien auquel la jeune et dynamique chercheuse, mandatée par les plus prestigieuses universités, se dédie avec un enthousiasme fructueux. Elle explore les sacristies comme des cavernes d’Ali Baba, mais avec une rigueur, une intelligence et une inventivité capables de ressusciter des mondes oubliés.

Alicia Scarcez : J’ai fait mes études de musicologie à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) après un premier Prix de piano au Conservatoire royal de Bruxelles. Dès 2003, je me suis mise à chanter dans des chorales grégoriennes. Ensuite, je me suis lancée dans la direction chorale avec Éric Trekels, professeur au Conservatoire de Bruxelles. C’est avec lui que je codirige actuellement les chœurs bruxellois Stella matutina et Lux & Origo. J’ai obtenu ma licence à l’ULB en 2006, avec une spécialisation dans le chant liturgique médiéval. En 2012, j’ai achevé une thèse de doctorat consacrée à « La réforme musicale et liturgique de Saint Bernard ».  Je suis actuellement assistante de recherche FNS  à l’institut des Sciences liturgiques de Fribourg, en Suisse.

Je n’oublie cependant pas mes origines…En tant que montoise, je ne peux que m’intéresser au chant sacré de ma ville. Lorsque, en prévision de Mons 2015, on m’a proposé de travailler sur la musique liturgique du Hainaut, j’avais déjà pris contact avec Michel Cornet (sacristain émérite de la Collégiale Sainte-Waudru) pour me pencher avec curiosité sur les livres de chant entreposés dans la sacristie, auxquels personne ne s’était encore intéressé. J’y ai trouvé des trésors méconnus des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, encore dépourvus de notices. Je me suis lancée dans une étude codicologique, c’est-à-dire dans l’observation des manuscrits en tant qu’objets matériels : le parchemin ou le papier (pour les plus récents), la facture, les cahiers, les dimensions, etc. Puis j’ai analysé les contenus, les notations musicales et les textes latins. J’ai ainsi constitué peu à peu le catalogue des livres liturgiques de la Collégiale Sainte-Waudru. Le fruit de ces recherches paraîtra dans un ouvrage consacré aux Renaissances musicales dans le Hainaut, sous le titre «Quand chanoines et chanoinesses de Mons chantaient l’office. Le fonds musical de la Collégiale Sainte-Waudru et la vie liturgique des chapitres montois» (Brepols, 2015).

sainte_waudru01_manuscrit

Sainte Waudru et ses filles Livre d’heures de Jean de Lannoy – (Manuscrit Wittert 14) / Livre d’heures en latin avec calendrier en français, enluminé par le maître de Philippe de Croÿ à Mons. XVe siècle, vers 1460-1493. Manuscrit d’art numérisé par le réseau des bibliothèques de l’ULG

Le 11 octobre 2015 à 17h, vous dirigerez avec Eric Trekels, à la Collégiale Sainte-Waudru, les scholas Notre-Dame au Sablon et Stella matutina qui exécuteront, en costumes de chanoinesses, les Vêpres en l’honneur de Sainte Waudru (voir Une Semaine avec Roland de Lassus, projet porté par l’équipe de Musiques Nouvelles) auprès de l’organiste Arnaud Van de Cauter. Une prestation qui constituera la clôture de la semaine Roland de Lassus, organisée dans le cadre de Mons, Capitale européenne de la culture. Qu’est-ce qui peut décider des femmes à se rassembler aujourd’hui autour de ces chants liturgiques, et quel sens cette célébration peut-elle avoir à notre époque ?

Les chœurs féminins Notre-Dame au Sablon et Stella Matutina ont pour vocation le service liturgique et la promotion de notre patrimoine. Cela nous tient vraiment à cœur. Nous sommes nés en terre chrétienne et c’est forcément dans cette culture que nous trouverons nos racines. Les offices et cultes locaux, en particulier, nous renseignent sur ce que nous sommes, ainsi que sur l’art musical spécifique à notre terroir. Sainte Waudru est la sainte patronne de Mons. Nous avons voulu lui restituer sa place en chantant des textes et les mélodies dont la pratique ne s’est pas interrompue depuis le XIe siècle jusqu’à Vatican II…excepté les bousculades de la Révolution française. Il nous semblait très beau d’évoquer en 2015 cette prière en l’honneur de notre sainte patronne, car elle réunit le culturel et le cultuel dans un souffle spirituel qui, j’en suis sûre, nourrit et parle à l’homme contemporain. Et nous puisons ce souffle dans les antiphonaires du XVIe siècle qui sont conservés, ici même, à la Collégiale de Mons.

©Isabelle Françaix                                                                                                    Antiphonaire d’été de la Collégiale Sainte-Waudru

©Isabelle Françaix Antiphonaire d’été de la Collégiale Sainte-Waudru

Quel est le contenu des antiphonaires du XVIe siècle ?

Ces manuscrits, copiés pour les plus anciens vers 1583 par les chanoines de Saint-Germain de Mons, constituent un patrimoine méconnu, mais très important de la région montoise. Ils comportent la matière liturgique nécessaire à l’exécution des chants de l’office et fournissent les formulaires propres et notés des saints Germain (dies natalis, 28 mai ; translation des reliques, mois d’août) et Waudru (dies natalis, 9 avril ; canonisation, 2 novembre ; séparation du corps et de la tête, 12 août).

Le culte de Waudru remonte sans doute à l’époque de son décès (vers 670), mais les plus anciennes traces de culte liturgique attesté remontent à l’époque carolingienne. C’est dans les litanies du manuscrit 106 de la bibliothèque diocésaine de Cologne (début du IXe siècle) que se trouve la plus ancienne mention du nom de Waudru. [NDLR : Lire notre Entretien avec François De Vriendt]

Quant à l’office propre, il remonte, au moins partiellement, au début du XIe siècle, et rassemble des textes spécifiques à la sainte. Cela signifie qu’avant cette date, l’ensemble de l’office de Waudru était issu des chants du commun des vierges. Grâce au témoignage de Sigebert de Gembloux (dans la Gesta abbatum Gemblacensium), nous savons que les antiennes et les laudes propres en l’honneur de Waudru ont été commandées peu avant 1013 par Régnier IV, comte de Hainaut, à Olbert, moine de Gembloux.

Sainte Waudru et ses filles – Antoine Van Ysendijk – toile du XIXe  restaurée en 1998 et exposée dans la collégiale Sainte-Waudru à Mons.                                                           le Sainte Waudru - Mons.

Sainte Waudru et ses filles – Antoine Van Ysendijk – toile du XIXe restaurée en 1998 et exposée dans la collégiale Sainte-Waudru à Mons. le Sainte Waudru – Mons.

Quelles sont les différences entre chants propres et chants du commun ?

Les textes en premier lieu. Le commun des vierges rassemble un corpus de textes valables pour les saintes femmes : ils sont pour cette raison « communs » aux unes et aux autres. Certains versets du psaume 44 (l’Epithalame royal) sont ainsi utilisés dans le commun des vierges. Les textes propres sont, par contre, des compositions uniques dédiées à une sainte donnée. Pour cette raison, la matière textuelle des chants propres est souvent extraite de la vita (c’est-à-dire le récit biographique) de la sainte en question. Le texte de ces chants constitue une catéchèse, un enseignement des principes de la foi ; il est aussi destiné à servir de modèle de vertu et de sainteté pour l’édification des fidèles chrétiens. Il évoque l’histoire d’une personne qui a connu de profondes épreuves, et a traversé, dans le cas de Waudru, la nuit spirituelle.

Quant à la musique, elle a pour vocation d’épouser le texte latin, de souligner les accents toniques, d’orner les mots importants, les paroles « affectives » de mélismes amples et expressifs. La musique fait corps avec le texte. Un texte propre implique une musique propre, même si celle-ci s’inscrit toujours dans la tradition grégorienne.

La  reconstitution de la procession des Vêpres suivra-t-elle un parcours particulier ?

En accord avec Jean-Paul Dessy et André Minet, Doyen de la Collégiale, nous chanterons l’intégralité des vêpres: antiennes, répons, hymne… presque tous les répertoires liturgiques y sont représentés. Vêpres, vespera en latin, désigne la louange du soir.

Vitrail de la collégiale Sainte-Waudru donné à Mons à                                                                                       l’occasion du 25e anniversaire du décanat de Mgr de Croÿ.                                                                            Chanoinesses et chapitre de la Toison D’Or tenu à Mons en 1451

Vitrail de la collégiale Sainte-Waudru donné à Mons à l’occasion du 25e anniversaire du décanat de Mgr de Croÿ. Chanoinesses et chapitre de la Toison D’Or tenu à Mons en 1451

Nous processionnerons selon le rituel : la doyenne du chapitre en tête, suivi du cortège des chanoinesses. [Lire notre entretien avec Benoît Van Caenegem] Nous partirons probablement de la chapelle latérale du Saint Sacrement ou du fond de l’église ; nous passerons entre la foule dans le couloir central de la nef, puis nous nous séparerons en deux groupes dans les stalles à droite et à gauche du chœur. Nous alternerons chants et orgue, grâce à Arnaud Van de Cauter qui touchera, de ses doigts d’or, l’orgue Renaissance de la Chapelle de Bruxelles,  importé à la Collégiale de Mons pour l’occasion ! Afin de constituer un programme cohérent, riche et varié, il a paru opportun d’intégrer l’orgue, instrument qui occupait à l’époque une place déterminante dans la vie liturgique. Ce mariage entre musiques instrumentale et vocale permet de replacer de manière adéquate l’office grégorien de Waudru du XVIe siècle dans son contexte artistique général.

Nous ferons une entrée solennelle orgue et chant, en grande pompe, pour bien planter le décor.

Une fois dans les stalles, nous débuterons les antiennes qui accompagnent le chant de la psalmodie. Celui-ci constitue la partie la plus importante de l’office, il se répète, verset après verset, ponctué des mêmes inflexions. Cette répétition a un but spirituel : elle crée un climat d’intériorité et de profondeur qui permet de se recueillir dans la communion avec les autres. C’est une musique qui parle à l’âme…

Propos recueillis par Isabelle Françaix, le 3 février 2014 à Mons, dans la collégiale Sainte-Waudru.

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