Arnaud Van de Cauter – Souffle et Alchimie

Arnaud Van de Cauter & l'orgue Rudi Jacques © Isabelle Françaix

Arnaud Van de Cauter & l’orgue Rudi Jacques © Isabelle Françaix

Mons 2015 – Vêpres de sainte Waudru – SEMAINE ROLAND DE LASSUS

11 octobre 2015 – 17h00

Collégiale Sainte- Waudru

Tradition et transformation, héritage et transmutation : le parcours de l’organiste Arnaud Van de Cauter semble traverser les siècles et les unir. S’il croyait en la réincarnation, nous confie-t-il en souriant, il aurait probablement déjà vécu entre le XVIe et le XVIIe siècle, organiste dans une église bruxelloise de l’époque, cela va sans dire. Cette chaleureuse passion pour l’orgue que lui a transmise son père, Jean Van de Cauter, il l’a un jour choisie en toute conscience pour chemin de vie et de découverte. Un fil rouge, issu du IIIe siècle avant Jésus-Christ, parcourt le temps jusqu’à l’inextricable diversité du présent : durant l’Antiquité Gréco-Romaine, l’orgue résonne dans les cirques romains et chante dans les rues ; une bonne quinzaine de siècles plus tard, il emplit les édifices religieux de ses mystérieuses résonances. À travers l’orgue, au-delà des cultes et des croyances, c’est la voix de l’humanité, ses angoisses, ses souffrances, ses rêves et son souffle, qui animent les choix et les projets d’Arnaud Van de Cauter.

Arnaud Van de Cauter, quel sera le rôle de l’orgue dans la reconstitution de l’Office des Vêpres des chanoinesses de Sainte-Waudru (voir Une Semaine avec Roland de Lassus), célébrées à la collégiale le 11 octobre 2015, avec les scholas Notre-Dame du Sablon et Stella matutina, dirigées par Alicia Scarcez et Erik Trekels ?

Arnaud Van de Cauter : Nous interpréterons l’office des Vêpres dans une version où dialoguent le chant et l’orgue, c’est-à-dire en respectant la façon de procéder en vigueur à l’époque. Au XVIe siècle, la musique joue un rôle aussi important dans la liturgie que le prêche du prêtre et occupe une place centrale dans toute cérémonie religieuse. Quotidiennement célébré et chanté, le culte du Mystère Divin est une réalité ancrée au cœur de la vie. Les Montois se rassemblent à la collégiale pour les offices solennels et festifs, relevés par la présence des musiciens. L’organiste, perché sur son jubé, est invisible et la plupart des fidèles ignorent d’où provient le son de l’orgue. Cet effet de spatialisation du son, impressionnant et magique, permet de traduire les questionnements profondément humains : d’où vient-on, où va-t-on ? Peu importe le nom que l’on donne à ce qui nous dépasse, le chant, la musique et l’orgue nous permettent de ressentir avec évidence une puissante symbolique agissant au cœur de nos vies. À son service, le chant, premier, est soutenu par l’orgue tout autant que par la beauté architecturale d’une église, son élévation et la lumière qu’elle diffuse parmi les fidèles.

L’orgue n’est-il pas un instrument très proche de la vocalité ? Il évoque et exalte le souffle.

C’est tout à fait juste. Le souffle et la vibration sont fondamentaux et l’on parle souvent de vocalité pour définir la sonorité de l’orgue. D’ailleurs, certains registres portent des noms évocateurs comme, par exemple, la « voce humana » : la « voix humaine ». Quant au chant, il nous relie à nos racines. Souvent secoués et déboussolés par les conflits, les guerres et les crises financières ou personnelles qui nous transpercent, nous avons bien besoin de retrouver ces racines qui nous constituent ! C’est sans doute ce qui nous a poussés, Erik Trekels, Alicia Scarcez et moi-même, à fonder la Schola grégorienne du Sablon, d’une part, et le chœur de femmes Stella Matutina d’autre part. Ces ensembles rehaussent de leur présence la liturgie d’aujourd’hui, au sein de la paroisse Notre-Dame au Sablon, à Bruxelles. Loin de l’idée d’un conservatisme religieux et respectueux de la diversité des confessions, nous sommes heureux de nous mettre ainsi au service de cette beauté originelle qui nous dépasse.

Arnaud Van de Cauter & l'orgue Rudi Jacques © Isabelle Françaix

Arnaud Van de Cauter & l’orgue Rudi Jacques © Isabelle Françaix

Sait-on ce qui a inspiré le premier facteur d’orgue ?

On attribue avec exactitude le premier traité qui parle d’orgue à Ctésibios d’Alexandrie, au IIIe siècle avant JC. Nous sommes en Orient, ce qui peut paraître surprenant pour un instrument rattaché aujourd’hui à la culture européenne et considéré comme typiquement occidental ! Ctésibios décrit un aulos, ce lointain cousin à anche double du hautbois. Notre ingénieur grec désirait trouver un système qui permît d’en jouer puissamment et de façon continue. C’est ainsi qu’il invente l’« hydraule ». L’instrument possède déjà toutes les caractéristiques d’un orgue : une soufflerie (avec une régulation de la pression basée sur un système de vases communicants entre deux réservoirs remplis d’eau), un clavier, des registres, une mécanique et des tuyaux. Tout d’abord splendeur des cours d’Orient, l’orgue arrive au VIIIe siècle en Occident, grâce à l’Empereur d’Orient Constantin V qui désirait honorer Pépin le Bref en lui prêtant les services de ses ingénieurs à la cour d’Aix-la-Chapelle. Certes, l’orgue avait existé dans l’empire romain mais, suite à la chute de l’empire, il en avait totalement disparu. Il y était par exemple utilisé dans les cirques, pour accompagner les combats de gladiateurs. On a du mal à imaginer aujourd’hui ce que sa technologie signifiait ; sans doute était-elle comparable à celles de nos navettes spatiales aujourd’hui : le nec plus ultra !

Depuis une cinquantaine d’années, la facture d’orgue (c’est-à-dire l’art de construire et de restaurer les orgues) est revenue à l’ingéniosité et à la simplicité d’autrefois. Il en résulte des instruments 100% mécaniques, construits de manière artisanale. Seule concession à la modernité, une turbine électrique qui alimente les soufflets et permet de se passer des services des « souffleurs » d’autrefois.

Sur le plan technique, le système est à la fois simple et complexe. Ce n’est pas pour rien que l’inventeur de l’orgue était ingénieur ! Un orgue possède plusieurs « registres » et souvent plusieurs claviers auxquels s’ajoutent un « pédalier », c’est-à-dire un clavier pour les pieds. Un « registre » est constitué par une série de tuyaux disposés sur le « sommier ». Comparables à des séries de flûtes à bec de différentes longueurs, les tuyaux sont alimentés par une soufflerie raccordée à un ou plusieurs réservoirs : les poumons de l’orgue. Un mécanisme constitué de tiges en bois (les « vergettes ») joue le rôle d’intermédiaire entre les soupapes du sommier et les touches du clavier. La combinaison entre vergettes, soupapes et registres permet à l’organiste de faire chanter à sa meilleure convenance un ou plusieurs tuyaux par touche et de colorer ainsi la sonorité de l’instrument.

Avec son clavier de 48 touches, le petit orgue de sept registres que nous utiliserons pour le concert des vêpres de Sainte Waudru fait chanter plus de 500 tuyaux ! C’est tout ce petit monde qui, en chœur, répond aux injonctions des doigts de l’organiste.

Cet instrument vous appartient, ce qui n’est pas tout à fait habituel. Qu’est-ce qui vous a conduit à faire construire votre orgue personnel, démontable et transportable, alors que de nombreuses églises en ont un ? Et pourquoi l’amener à Sainte-Waudru ?

Avant toute chose, le premier instrument, c’est soi-même. Un musicien qui joue de son instrument joue aussi de tout son corps et de toute son âme. Il est véhiculé par la musique autant qu’il la véhicule. Pour le reste, un violoniste possède son propre violon, un violoncelliste son violoncelle, pourquoi un organiste n’aurait-il pas son orgue ? J’ai donc très rapidement rêvé d’un un orgue qui m’appartienne, avec lequel je puisse travailler en osmose, ou tout au moins qui me permette d’entamer un dialogue et un parcours communs. Au moment de la conception de cet instrument (j’étais alors encore très jeune, tout au plus âgé de 20 ans), j’étais à la recherche d’une qualité vibratoire particulière, d’un son que je ne trouvais jusqu’alors sur aucun instrument existant. Quelques années plus tard, en 1991, j’ai conclu un contrat de commande avec le facteur d’orgues Rudi Jacques. L’orgue fut inauguré en 1997, en l’église Notre-Dame de la Chapelle, à Bruxelles, où il se trouve habituellement installé. Tout orgue possède une histoire et une âme. En amont, les artisans qui l’ont construit ou restauré, mais aussi les guerres, les incendies, les transformations et péripéties auxquelles ils ont dû faire face tout au long de leur existence. Personnellement, j’estime qu’une œuvre d’art ne doit pas rester figée et qu’elle doit elle aussi pouvoir évoluer. C’est ainsi que, il y a quelques années, j’ai souhaité apporter des modifications à mon instrument. Le facteur d’orgues Pierre Decourcelle a réalisé les travaux et entretient depuis lors l’instrument.

D’un point de vue esthétique et technique, cet orgue a un diapason et un tempérament particuliers, propres à l’interprétation de la musique des XVIe et XVIIe siècles. Ses tierces sont justes et ses harmoniques se superposent sans aucune vibration parasite. Tout cela lui confère un son d’une plénitude incroyable dont je me réjouis chaque jour.

Arnaud Van de Cauter & l'orgue Rudi Jacques © Isabelle Françaix

Arnaud Van de Cauter & l’orgue Rudi Jacques © Isabelle Françaix

Cet orgue à taille humaine peut donc voyager ?

Je peux l’emmener et le partager partout, sans le limiter à un lieu bien déterminé. Je voulais retrouver la couleur, la densité et l’intensité des orgues de la Renaissance mais je tenais à transformer cet héritage à travers notre époque et notre propre histoire. Ce processus est alchimique en quelque sorte, tout comme le concert lui-même… Les tuyaux d’un orgue sont en grande partie constitués de plomb. Comment transformer cette « prima materia » en or ? Par le feu, la combustion, la passion dans tous les sens du terme, et enfin la communion avec la musique et le public.

Habiter la musique et être habité par la musique. Véhiculer et être véhiculé… Ce choix de l’orgue, est-il… organique ?

Tous les instruments sont un miroir plus ou moins consciemment lié à notre histoire. Donc, oui, ce choix est… organique, d’autant plus que mon papa, Jean Van de Cauter, était organiste et compositeur. Maître de chapelle au Petit Séminaire de Floreffe  puis, à la fin des années 1950, organiste du Petit Séminaire de Bonne-Espérance, près de Binche, il a fait chanter des centaines, voire des milliers d’enfants dans ces deux grands édifices magnifiques et institutions scolaires. Il les a initiés à l’art, au piano, à la musique en général et, pour certains, à l’orgue. Dans les années 50, fruit d’une étroite collaboration avec Robert Wangermée, l’INR enregistrait et diffusait les grandes liturgies du Séminaire de Floreffe. Par ailleurs, mon papa a très activement contribué au retour à la facture néo-baroque en Belgique et en France. Il se définissait comme  « organier » (aujourd’hui, nous dirions « technicien-conseil en facture d’orgue » ou « expert »), a été conseiller artistique et administrateur chez Merklin & Kuhn (grande maison de facture d’orgues à Lyon) et a dirigé la construction de bon nombre d’instruments dans le Sud de la Belgique et le Nord de la France. Pionnier dans le domaine, il entretenait de fructueuses relations avec Pierre Froidebise et le Père Jérôme Lejeune, par exemple. Une de ses plus belles réalisations dans ce domaine est la construction de l’orgue de l’église Saint-Hubert d’Han-sur-Lesse, dans les Ardennes Belges, en 1957.

J’ai baigné dans le cénacle paternel et je me suis toujours senti sens chez moi dans une église. À 12 ans, au décès de mon papa, je me suis très naturellement tourné vers l’orgue. À l’époque, j’étudiais aussi le violoncelle. J’ai pratiqué les deux instruments pendant de nombreuses années. Le choix pour l’orgue s’est fait au moment des études supérieures. J’ai rencontré à Bruxelles des professeurs extraordinaires, comme par exemple Hubert Schoonbroodt, très surpris de voir arriver dans sa classe le fils de Jean Van de Cauter dont il avait lui-même entendu parler dans sa jeunesse, par l’intermédiaire de son professeur, Pierre Froidebise. Ensuite, le cheminement a continué avec Jean Boyer, au Conservatoire National de Région de Lille puis, en privé, auprès de l’organiste allemand Harald Vogel. Ce dernier est un de ceux qui m’a le plus enseigné la vocalité à l’orgue. Je le considère comme mon mentor, mon maître à penser.

Aujourd’hui, vous enseignez à votre tour. Quel conseil donnez-vous à vos élèves ?

L’enseignement est primordial. Et pourtant, je ne peux pas apprendre grand-chose à mes élèves puisque, comme chacun sait, on n’apprend bien et durablement que par soi-même. L’étudiant est le seul à pouvoir découvrir et accomplir son propre chemin. Le professeur l’entoure, le soutient, l’encadre. Ce dont nous avons besoin pour avancer, c’est de reconnaissance, d’amour et d’écoute. Le partage est fondamental.

Hormis l’orgue que j’enseigne en académie de musique, je dispense également un cours d’éducation somatique, au Conservatoire Royal de Musique de Mons : « Mettez-vous à l’écoute de votre corps, il vous montrera le chemin », telle est ma devise. En nous aidant à retrouver le confort et la facilité de nos mouvements, cet apprentissage tire parti de notre histoire individuelle, de nos qualités mais aussi de nos imperfections.

Mon conseil serait de dire que solidité et fragilité font partie d’un tout : la beauté résulte de la conjonction de ces deux opposés.

Arnaud Van de Cauter, chef de chœur dans Sonic Cathedral 2014 © Isabelle Françaix

Arnaud Van de Cauter, chef de chœur dans Sonic Cathedral 2014 © Isabelle Françaix

Composez-vous également ?

Non, mais j’ai beaucoup de plaisir à susciter la création et à jouer les œuvres de mes contemporains. En 1997, j’ai demandé à Gilles Gobert d’écrire une œuvre pour l’inauguration de mon orgue, à l’église N-D de la Chapelle, à Bruxelles. Plus récemment, j’ai commandé à Jean-Pierre Deleuze une œuvre dédiée à la Vierge, à l’occasion du 800ème anniversaire de la paroisse Notre-Dame de la Chapelle. Au départ du propos, la liturgie des Vêpres à la Vierge à Bruxelles dans les années 1210 et l’étude de manuscrits du XIIIe siècle. En résulte  « Tota Pulchra es, amica mea », une pièce magnifique que j’ai eu le plaisir de créer avec l’ensemble Psallentes et le Centre Henri Pousseur, en 2010 et d’enregistrer, en 2013, pour le label Paraty (en France).  Pour le reste, je travaille actuellement à la transformation d’une partie de l’œuvre de mon papa, avec Erik Trekels (qui se concentre sur le versant infographique). Il s’agit d’adapter et d’éditer les psaumes responsoriaux qu’il a écrit dans les années 60, lorsque le concile Vatican II a opté pour l’usage de la langue vernaculaire dans la liturgie. À la fois simples et intenses par leur contenu, ces chants sont structurés en deux parties : une antienne de quelques mesures, suivie par la cantilation du texte du psaume lui-même. Cette façon de procéder remonte à une tradition très ancienne, elle-même à l’origine du chant grégorien. L’ancienne édition, épuisée de longue date, remonte à 1989. La nouvelle édition, prévue pour fin 2016, a pour objectif de mettre à nouveau ce riche matériel à disposition de tout un chacun. Le plus gros du travail consiste à adapter les antiennes afin que les textes chantés correspondent à ceux du lectionnaire d’aujourd’hui, parfois très différents de ceux  sur lesquels mon papa a initialement travaillé.

Quels sont vos compositeurs de prédilection ?

Toutes les musiques sont importantes à mes yeux. Cependant, Peeter Cornet est pour moi un compositeur capital. Né à Bruxelles, il a vécu de la fin du XVIe siècle jusque vers 1633. Il s’est marié à l’église N-D de la Chapelle, est enterré à l’église N-D du Sablon, a été organiste de l’archiduchesse Isabella et nous a laissé des fantaisies et des œuvres pour orgue d’une qualité exceptionnelle ! J’en programmerai certainement l’une ou l’autre dans le concert des Vêpres de Sainte-Waudru lors de Mons 2015. Sa musique, de très haut niveau, est d’une grande virtuosité. Bien que je sois un adepte de la musique vivante plutôt que des enregistrements, j’ai enregistré l’intégrale de ses œuvres en 2009, sous le label Paraty. J’aime leur intense vibration, propre à cette époque : nous quittons la Renaissance pour entrer dans une nouvelle ère, celle du baroque…

Aujourd’hui, je commence humblement à jouer l’œuvre de Bach en concert. Étudiant, travailler Bach m’était un supplice ! Il est… injouable ! [Arnaud Van de Cauter rit de bon cœur.] Ces pièces sont incommensurables et terrifiantes : elles nous emplissent à la fois de terreur et de bonheur, comme le Dieu de l’Apocalypse. Elles nous catapultent dans une autre réalité, à la fois destruction et construction. Jouer Bach est un chemin initiatique jamais terminé. La Toccata, adagio et fugue en Ut majeur, la Partita « Sei gegrüsset Jesu Güttig » (Nous te saluons Jésus, toi qui es plein de bonté), le Prélude et Fugue en Sol majeur, BWV 541… quelles pièces incantatoires magnifiques ! Dans dix ou quinze ans, j’aimerais jouer la Passacaille

Si ce travail colossal, comme celui de Sisyphe qui remonte chaque jour le même rocher au sommet de la même montagne, peut aboutir à quelque chose de beau et de communiant, alors je suis heureux de pouvoir recommencer encore et encore l’aventure…

Propos recueillis par Isabelle Françaix, le 17 février 2014 à Bruxelles

 

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