Benoît Van Caenegem – De sainte Waudru aux chanoinesses

Chef de sainte Waudru, collégiale Sainte-Waudru © Isabelle Françaix

Chef de sainte Waudru, collégiale Sainte-Waudru © Isabelle Françaix

Mons 2015 – Vêpres de sainte Waudru – SEMAINE ROLAND DE LASSUS

11 octobre 2015 – 17h00

Collégiale Sainte- Waudru

Conservateur de la collégiale Sainte-Waudru et de son Trésor, Benoît Van Caenegem est également conseiller scientifique à l’Office du tourisme de Mons, dont il gère les visites guidées. C’est au cœur même de la collégiale qu’est née sa vocation pour l’histoire de Mons et son patrimoine, il y a plus de quarante ans. Discret, il s’efface derrière la mémoire des lieux qu’il met un point d’honneur à faire vivre et partager. Ce féru d’histoire, né à Mons et grand spécialiste de sa région natale, garde à cœur de perpétuer les traditions et d’en animer l’esprit. Pour lui, la collégiale n’est pas une vitrine gardienne de siècles obscurs et poussiéreux mais un espace de vie, de découvertes, d’émerveillements, d’échanges et de créativité. L’intelligence économique, culturelle et artistique des chanoinesses de l’ancien chapitre montois légitime la vitalité d’une identité montoise marquée par sainte Waudru.

J’avais six ans quand mon papa, qui s’occupait de la Procession du Car d’Or, m’a emmené assister à une descente de châsse… J’ai tout de suite aimé ce lieu. Depuis, je hante ce bâtiment dont je suis devenu le conservateur il y a dix-sept ans, le 11 mars 1996. L’abbé Noirfalise avait suggéré que je lui succède. Il m’a transmis son savoir, dès 1984. J’étais régent français-histoire. Il m’a guidé dans mes recherches et encouragé à écrire pour le grand public en me gardant d’être hermétique. Lorsqu’il trouvait quelque chose en rapport avec le sujet de mes études, il me le recopiait et m’envoyait un courrier. C’était un homme précis, méticuleux et qui avait beaucoup d’humour. Il savait que nous ne sommes que de passage. De même, quand je serai pensionné, je laisserai mon successeur libre de mener sa mission à bien et à sa façon.

Quel est votre rôle entre les fidèles, le public et sainte Waudru ?

Je suis un intermédiaire entre les reliques, le public qui les approche et les cérémonies qui leur sont consacrées. Je tiens aussi à ce que chaque pièce du Trésor garde son sens et continue à servir : elles ont été faites pour le culte et ne sont pas destinées à une simple exposition muséale. Le calice de 1399 est toujours utilisé pendant les cérémonies. Le patrimoine voulu et rassemblé par les chanoinesses doit pouvoir vivre.

Verrière centrale dédiée à la famille de Waudru (fin XIXe siècle), Collégiale Sainte-Waudru © Isabelle Françaix

Verrière centrale dédiée à la famille de Waudru (fin XIXe siècle), Collégiale Sainte-Waudru © Isabelle Françaix

Qu’en est-il de la Procession du Car d’Or ?

Elle a lieu fin mai-début juin, le dimanche de la Trinité. Cependant, elle remonte en partie au 7 octobre 1349, pendant l’épidémie de peste : la maladie recule quand on fait appel à Waudru. Puis les autorités de l’époque décident de la déplacer au dimanche de la Trinité, le printemps étant plus propice à une procession de vingt-cinq kilomètres. Ce n’est toutefois pas sa véritable origine, car on en trouve de précédentes références aux alentours de 1313. Mais c’est 1349 qui, malgré tout, demeure pour son symbolisme dans l’inconscient collectif montois.

Cette décision incombait-elle aux chanoinesses ?

Les reliques de sainte Waudru étant leur propriété, c’est à elles que revenaient toutes les décisions. À la mort de Waudru, vers 688, les dames qui l’accompagnaient ont organisé leur communauté en suivant la règle de saint Benoît, puis celle de saint Augustin, un peu moins stricte. Les textes mentionnent les chanoinesses à partir de 1123 et parlent de chapitre vers 1149/1150. Dès lors, elles ne sont plus astreintes aux vœux de pauvreté, de chasteté ni d’obéissance. Dès 1214, elles doivent être filles légitimes de chevalier et posséder huit quartiers de noblesse ; en 1760, elles en déclineront seize. Trente prébendes (ou revenus attachés à leur fonction) sont octroyées, tandis que le nombre de chanoines passe de huit à six, puis à quatre et enfin à deux… Certaines n’ont pas six ans quand elles sont nommées ; elles sont élevées et instruites par la communauté et peuvent, à vingt-cinq ans, quitter l’institution et fonder une famille tout en gardant leur titre, mais en cédant leur prébende. La double pierre tombale de la vicomtesse d’Alpen montre qu’une chanoinesse, même si elle s’est retirée, peut être inhumée dans la collégiale.

Certaines sont-elles sorties de l’anonymat ?

Louise de Stolberg épousa Charles Edouard Stuart, comte d’Albany, qu’elle quitta pour Vittorio Alfieri, se retirant à Florence où elle est inhumée dans l’église Sainte-Croix.  Madame d’Argenteau sauva le chef de sainte Waudru pendant la révolution. En 1803, elle remit, avec les chanoinesses d’Andelot, de Nasseau-Corroy et de Gavre d’Aiseau, les reliques de la sainte à la paroisse Sainte-Waudru récemment érigée. Madame de Spangen est la dernière chanoinesse en résidence à Mons. Après la révolution, elle s’est installée rue Notre-Dame Débonnaire. Elle offre à la collégiale, avant sa mort le 15 août 1853, la peinture sainte Waudru et ses filles visitant les prisonniers. L’ultime chanoinesse cependant est la nièce de Madame d’Argenteau. Elle mourut à Liège le 27 mars 1866.

J’aimerais parvenir à reconstituer la biographie des trente dernières chanoinesses dont nous possédons la liste.

Triptyque du céramiste contemporain Patrick Brasseur (1989) © Isabelle Françaix

Triptyque du céramiste contemporain Patrick Brasseur (1989) © Isabelle Françaix

Quel était précisément leur rôle ?

Elles veillaient tout d’abord à la conservation des reliques de sainte Waudru. Ensuite, c’est moins l’assiduité aux offices qui déterminait leur vie religieuse que le souci des plus pauvres auxquels elles venaient toujours en aide.

En 1450, elles ont développé l’économie montoise dans l’édification d’une collégiale gothique de type brabançon en procurant du travail à des centaines de personnes dans les carrières et les briqueteries, chez les verriers, ferronniers, charpentiers, couvreurs, etc.

Elles ont également modifié la perception de l’art. Elles laissent carte blanche à Jacques Du Broeucq en lui demandant d’élever le jubé à l’entrée du chœur. Ainsi, plutôt qu’un simple écran de pierre bleue habité de saints hiératiques, les statues du sculpteur invitent la Renaissance dans la collégiale. Du Broeucq y apporte des matériaux novateurs, de la vie et du mouvement. Les chanoinesses avaient une formidable ouverture d’esprit. Autorisées à voyager, elles découvraient d’autres cultures et osaient la modernité. Elles vivaient dans leur époque, au cœur de leur siècle. Elles animaient leur région et la faisaient vivre.

Comment s’organisaient-elles ?

A l’origine, une abbesse, probablement une prieure, dirigeait l’ordre des dames qui entouraient sainte Waudru. Mais cela change à l’apparition des chanoinesses : une doyenne et une prévôte s’occupent de leur conduite spirituelle et matérielle. La coustre est la conservatrice de l’époque. Quatre aînées, déterminées suivant leur ancienneté (et non leur âge), chapeautent l’institution et décident collégialement. La dame bâtonnière occupe une fonction protocolaire ; elle prend ses fonctions la veille de la procession lors de la descente de la châsse, jusqu’en 1794.

Leur autorité n’était-elle pas contestée par le clergé ?

Elles promettaient très vaguement obéissance au pape. Leur pouvoir n’a jamais été remis en cause, car la possession et la conservation des reliques de sainte Waudru depuis des générations, leur assuraient toute légitimité.

Vitrail de la collégiale Sainte-Waudru donné à Mons à                                                                                       l’occasion du 25e anniversaire du décanat de Mgr de Croÿ.                                                                            Chanoinesses et chapitre de la Toison D’Or tenu à Mons en 1451

Vitrail de la collégiale Sainte-Waudru donné à Mons à l’occasion du 25e anniversaire du décanat de Mgr de Croÿ. Chanoinesses et chapitre de la Toison D’Or tenu à Mons en 1451

De quelle époque datent les costumes des chanoinesses dans lesquels chanteront les choristes de Stella Matutina et Notre-Dame au Sablon lors des Vêpres de sainte Waudru reconstituées par Alicia Scarcez, le 11 octobre 2015 ?

Aucun costume de chanoinesse n’a été conservé. En revanche, l’arrière-arrière-petite nièce de la dernière chanoinesse en résidence à Mons possédait une poupée du XVIIIe siècle qui portait leur costume. Il a donc servi de modèle à leur reconstitution. Ceux du XVIe ont été refaits à partir de tableaux.

Qu’est-ce qui représente, selon vous, au sein de la collégiale, le symbole le plus parlant aux yeux des Montois ?

C’est sans conteste le chef de sainte Waudru : ce visage réalisé en 1867 par l’orfèvre Bourdon de Gand est devenu le sien. En cuivre doré, serti de pierreries et assemblé d’argent, il remplace celui de 1804 en simple bois. Il convient à tous. C’est l’image même de sainte Waudru. Chacun le touche lors de la descente de la châsse et il est honoré par des bougies toute l’année. Il fait partie de l’inconscient collectif des Montois.

Propos recueillis par Isabelle Françaix – 24 mars 2014 – Collégiale Sainte-Waudru

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