François De Vriendt – L’esprit des lieux

François De Vriendt © Isabelle Françaix

François De Vriendt © Isabelle Françaix

Mons 2015 – Vêpres de sainte Waudru – SEMAINE ROLAND DE LASSUS

11 octobre 2015 – 17h00

Collégiale Sainte- Waudru

Derrière les portes du collège Saint-Michel à Bruxelles, la Société des Bollandistes étudie depuis… 1643, et dans une perspective critique, la vie des saints. Impossible pour les non-initiés d’en deviner l’existence, même s’il ne s’agit pas d’une société secrète mais d’une institution discrète à la renommée pourtant internationale.

Depuis 2000, l’historien médiéviste (UCL) François De Vriendt est en charge de leurs publications, et travaille ainsi au sein d’une bibliothèque riche de plus de 500 000 volumes, microfilms et manuscrits issus du monde entier. Auteur d’une trentaine d’études, ce chercheur montois engagé dans la mise en valeur du patrimoine de sa région, reconstitue avec patience et enthousiasme la vie des saints et des saintes de nos contrées. Derrière ce que des esprits méfiants et non avertis qualifieraient de « bondieuseries » se déploie au contraire un univers de réalités historiques riches de sens, de témoignages sur les traditions et sur l’imaginaire d’époques anciennes dont les répercussions se font cependant sentir jusqu’à nous. Les personnages légendaires racontent notre Histoire…  Pour les premiers siècles du Moyen Âge (Ve-VIIIe), et particulièrement dans nos régions, ces « Vies » de saints (les Vitae, à savoir les écrits retraçant leur destinée) constituent en effet la majorité des sources écrites qui nous sont parvenues. C’est dire si leur étude est capitale.

François De Vriendt, comment en arrive-t-on malgré tout, au XXIe siècle, à s’intéresser à la vie des saints, si éloignée de nos préoccupations contemporaines ?

J’ai un intérêt très développé pour l’histoire locale. Que raconte le lieu où j’ai vécu, celui où je me promène ? J’aime comprendre d’où je viens. L’histoire confère en quelque sorte aux lieux et aux paysages une quatrième dimension, certes invisible, mais qui participe de leur âme.

Par ailleurs, l’histoire des saints est universelle : elle concerne l’Europe entière, le Caucase, l’Afrique du Nord, le Proche-Orient, le monde russe… Cette littérature commune – écrite dans toutes les langues de la chrétienté – réunit des éléments issus d’imaginaires différents qui puisent parfois dans les mythologies préchrétiennes, qu’elles soient antiques, germaniques ou orientales. Certes, les Vies des saints se veulent édifiantes et sont nées dans un univers chrétien mais elles sont aussi mâtinées d’anciennes légendes. Prenons pour exemple les saints Barlaam et Josaphat : leur histoire, très populaire dans le monde cistercien au XIIe siècle, provient d’une légende latine issue d’un original grec, venu à son tour d’Arménie et dont l’archétype – un écrit perse – était une transposition de la vie de Bouddha. L’imaginaire des hommes progresse, fluctue, s’agrège, se décompose, se scinde, se métamorphose… Étudier les Vies de saints, c’est non seulement aborder un héritage littéraire gigantesque, regorgeant d’anecdotes et d’historiettes passionnantes, c’est aussi explorer des siècles d’imaginaire européen.

Les Vies des saints sont en outre un patrimoine passionnant qui illustre les mécanismes fondamentaux de la psychologie humaine. Il est ainsi intéressant d’observer comment on enjolive, diabolise ou reconstruit un personnage du passé. La psychologie humaine déteste les vides ; pour les pallier, elle brode, elle interprète, elle ajoute. Elle n’aime pas davantage les choses complexes, mais simplifie et caricature. Ainsi naissent les légendes… Il faut se rendre compte que, dans la plupart des cas, ces Vies de saints sont écrites bien après leur mort. Celle de Waudru l’a été près de 200 ans après son décès. Par comparaison, imaginez-vous devoir écrire la vie d’une personne ayant vécu vers 1810, à l’époque napoléonienne et ne disposer pour cela que de quelques traditions orales, ou au mieux d’un texte anonyme et qui ne détaille pas ses sources… Souvent, l’hagiographe cherche à bâtir vaille que vaille un portrait cohérent, en empruntant des éléments à d’autres légendes, pour que la sainteté de son personnage apparaisse canonique, normale, selon les critères du temps.

Ces légendes sont au cœur du travail des Bollandistes. Ces derniers ont cherché à retrouver et à éditer les textes les plus anciens et donc les plus proches, chronologiquement parlant, de la vie terrestre des saints. Ils les ont rassemblés dans l’immense collection des Acta Sanctorum, commencée en 1643. Celle-ci compte 60 000 pages, soit quatre fois plus que L’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert ! C’est probablement l’entreprise éditoriale la plus importante qui ait jamais existé sous l’ancien régime.  Une œuvre, soit dit en passant, spécifiquement liée à notre pays (les Bollandistes résidaient à Anvers aux XVIIe et XVIIIe s. avant de s’établir à Bruxelles en 1837). Quant à notre revue, les Analecta Bollandiana, qui rend compte des publications relatives à l’hagiographie et accueille des études substantielles sur des dossiers de saints, elle existe depuis 132 ans et passe pour la revue de référence dans ce domaine de recherche.

La démarche des Bollandistes est fondée sur un phénoménal travail d’érudition, à mi-chemin entre la philologie et l’histoire, dont le but ultime est de permettre une lecture critique des Vies des saints. L’hagiographie recèle en effet de nombreux cas de confusions, d’inventions, de fables, de doublons… En publiant ces milliers de Vies de saints, les Bollandistes ont été amenés à mettre à mal certaines traditions pieuses, qui étaient insuffisamment établies sur le plan historique. Cela n’a pas fait que des heureux ! Cette approche rigoureuse a parfois été la cause d’ennuis, et leur a, par exemple, valu les foudres de l’Inquisition pendant vingt ans (1695-1715). À quel propos ? Les Acta Sanctorum considèrent les saints dans l’ordre du calendrier liturgique ; en devant traiter de saint Élie, qui passe pour être à l’origine de l’Ordre des Carmes, ils ont bien dû souligner qu’un ordre né au Moyen Âge pouvait difficilement avoir pour fondateur un prophète de l’Ancien Testament ! Furieux, les Carmes, très puissants et influents auprès des rois d’Espagne, réussirent à obtenir la condamnation des Acta Sanctorum. Des intellectuels aussi célèbres que Leibniz et Mabillon se jetèrent dans cette bataille scientifique. Encore au début du XXe siècle, la hiérarchie catholique jugeait parfois sévèrement les Bollandistes, bien qu’ils soient constitués (et le sont toujours) de Jésuites, car elle les trouvait trop proches de certaines thèses protestantes ou rationalistes.

François De Vriendt © Isabelle Françaix

François De Vriendt © Isabelle Françaix

Que signifie la sainteté de nos jours ?

Quelles que soient notre obédience ou notre foi personnelles, on constate que le catholicisme a eu pour originalité d’instituer des intercesseurs entre l’homme et le divin : les saints. Il s’agit d’un trait que les autres religions monothéistes n’ont pas ou peu développé.  En Belgique, presque chaque commune a son saint tutélaire (Mons, Nivelles, Soignies, Saint-Ghislain, Le Roeulx, Lobbes, Tournai, Leuze, etc…). Les Bollandistes et d’autres savants ont montré que ces saints étaient aussi des créations littéraires qui correspondent à des besoins et à des valeurs propres à chaque époque. La notion de sainteté évolue au fil des siècles. Au IVe siècle, le saint par excellence est un martyr, pourchassé et persécuté pour sa foi. Mais lorsque le christianisme devient une religion d’État, et que dès lors les persécutions cessent, la sainteté s’ouvre à d’autres types de vies jugées exemplaires. Ainsi, les évêques ou les fondateurs d’abbaye – comme Waudru – sont des saints typiques de nos régions du Nord.  Dans une Europe qui n’est pas encore uniformément chrétienne, aux VIIe et VIIIe siècles, leur exemple vise à exalter la nécessité d’une évangélisation à poursuivre. Au XIe siècle le modèle du roi saint (par ex. Etienne de Hongrie ou Olaf de Norvège) connaît un réel succès : à une époque où le christianisme se propage dans l’extrême nord et à l’est de l’Europe, la conversion d’un prince ou d’un roi, entraînant tout son peuple avec lui, est considérée comme le summum de la perfection chrétienne. Aux XIIIe et XIVe siècles, apparaissent les saints prédicateurs souvent issus des ordres mineurs, franciscains et dominicains. Alors qu’éclot la conscience individuelle, et une conception moins formaliste et plus personnelle de la religion, ils parcourent les villes, prêchent dans les églises, christianisent en profondeur.  Aujourd’hui, aux yeux de nos contemporains, un saint – pensons par exemple à Mère Teresa, récemment béatifiée – est surtout indissociable d’une action sociale, d’une vie vouée aux plus démunis, et s’accompagne d’une aura médiatique. Bref la sainteté et la notion même de perfection chrétienne ont pas mal évolué au fil des siècles.

La sainteté est aussi une affaire de stratégie. Ce n’est qu’à partir de l’An mille que la papauté instaure les procès en béatification puis en canonisation, et encore faut-il attendre le XIIIe siècle pour que ces mécanismes soient systématiquement mis en application. Avant l’An Mille, c’est la rumeur qui « fait » les saints. La sainteté naît indépen­dam­ment de toute pro­cédure ec­clésiastique mais sous l’effet combiné de deux facteurs principaux : une révérence des proches comme des populations avoisinantes pour un personnage et la volonté délibérée de son en­tourage ou du clergé de promouvoir son souvenir.  Aujourd’hui, on mène de vraies enquêtes sur la vie d’un candidat à la sainteté. Pour y accéder, les miracles sont toujours une condition sine qua non. C’est une question d’interprétation, évidemment, mais elle est capitale. Au Moyen Âge, la conception du fait miraculeux est beaucoup plus large.  Il n’y avait pas de frontière stricte entre le monde visible et le monde invisible : Dieu, le Christ, la Vierge, les saints, les anges étaient censés intervenir dans la vie quotidienne, quand bon leur semblait, à n’importe quelle heure, à n’importe quel endroit. Il est très difficile pour nos esprits sécularisés et rationnels de se représenter cela.

Même s’il est aujourd’hui très cartésien, l’homme reste pour moi un « animal religieux ». Même athée ou agnostique, tout homme a des rituels, des normes, des idéaux, une forme de spiritualité, des lieux qui lui parlent spécialement. J’ai toujours été frappé par cette phrase de Léo Ferré, qu’on ne peut suspecter d’être dévot : « La musique, c’est ce qui m’empêche d’être totalement incroyant. » Voilà une formule stimulante, qui pose la question suivante : toute émotion ne touche-t-elle pas à la spiritualité ?

Sainte Waudru et ses filles – Antoine Van Ysendijk – toile du XIXe  restaurée en 1998 et exposée dans la collégiale Sainte-Waudru à Mons.                                                           le Sainte Waudru - Mons.

Sainte Waudru et ses filles – Antoine Van Ysendijk – toile du XIXe restaurée en 1998 et exposée dans la collégiale Sainte-Waudru à Mons. le Sainte Waudru – Mons.

Comment avez-vous reconstitué la vie de sainte Waudru ?

Waudru vit au VIIe s. – elle naît à mon sens vers 620 (et non en 612, une date souvent avancée, calculée par un érudit du XVIIe s.) – et meurt, assez âgée pour l’époque, aux alentours de 688. Si elle est déjà mentionnée dans la Vie de sa sœur, Aldegonde, écrite au début du VIIIe s., il faut attendre la seconde moitié du IXe s. pour qu’un écrit lui soit spécifiquement consacré, une Vita qui légitimise son culte et met en valeur ses reliques. Une chose est sûre : les sources sont ténues et difficiles d’interprétation. Cependant, les recherches des historiens et l’aide des nouvelles technologies (je pense par exemple aux bases de données qui permettent de mieux caractériser le vocabulaire latin des œuvres médiévales et, partant, de les dater plus précisément), ont permis de faire d’indéniables progrès.

Quels sont les éléments plus ou moins assurés que l’on peut avancer à propos de Waudru ? Celle-ci est issue d’une famille aristocratique très puissante. Son père, Waldebert, est intendant du roi Clotaire II et administrateur des domaines royaux. Sa sœur cadette, Aldegonde, née vers 630, deviendra abbesse du monastère de Maubeuge. Waudru est mariée, probablement très jeune, à un homme de son rang, Madelgaire. La tradition leur attribue quatre enfants mais seule Aldetrude, future abbesse de Maubeuge après Aldegonde, peut être authentifiée avec assurance comme sa fille. Le couple semble avoir participé activement à la vie publique jusqu’à ce qu’il se sépare d’un commun accord pour se consacrer à Dieu. Madelgaire deviendra moine et, sous le nom de Vincent, fondera l’abbaye de Soignies. Waudru a environ 35 ans quand elle se fait construire sur la colline montoise un monastère où elle s’installe ensuite. Son hagiographe affirme qu’elle voulait fuir les attraits du monde et faire pénitence dans un endroit désolé « couvert d’épines et de buissons épais ». Il s’agissait plus vraisemblablement d’une éminence couverte de ruines, vestiges d’une ancienne fortification gallo-romaine. Si la foi et la prière jouent sans doute un rôle central dans la vocation de Waudru, si elle suscite l’admiration par une vie édifiante de piété et de bonté, il est possible que des raisons politiques aient également hâté sa retraite et celle de son époux. Il est difficile de déterminer, en outre, quelle était la vie véritable à l’intérieur des monastères de cette époque : une règle d’inspiration bénédictine, en moins austère, à la manière d’autres fondations mérovingiennes… ? Selon les textes hagiographiques, cette retraite religieuse se caractérise en tout cas par un renoncement aux richesses matérielles, une vie intérieure intense et un souci envers les démunis.

Le culte de sainte Waudru est-il encore pratiqué aujourd’hui ?

À l’instar de la pratique chrétienne, les dévotions anciennes, encore extrêmement prégnantes dans les années 50 (les processions, les offices, les chapelets, la dévotion des reliques…), sont incontestablement en perte de vitesse. Dans notre société d’abondance, où la médecine et la science jouent un rôle important dans la vie des gens, on se tourne assurément moins vers le sacré. Cependant, il est très frappant d’assister à la descente de la châsse de sainte Waudru à Mons. Bien qu’elle ait lieu à 20h, les gens arrivent dès midi pour s’assurer d’avoir des places de choix ! L’accès aux reliques attire la toute grande foule : une fois la cérémonie terminée, nombre de personnes se précipitent pour toucher la châsse, y apposer leur mouchoir ou d’autres objets… Ce geste purement médiéval est toujours d’actualité.  Même dans une société assez désacralisée, cet attrait pour l’invisible demeure important.

Lorsque j’ai donné la conférence d’ouverture de « l’année sainte Waudru » en 2012, plus de 500 personnes se sont déplacées un soir de janvier. Une telle affluence m’a réellement surpris. Un collègue soulignait que les Montois pratiquent une sorte de religion civique, assez typique en Italie, en s’attachant viscéralement à des personnages liés aux origines de leur ville, ou à leur histoire, comme sainte Waudru ou saint Georges. Ils font partie de leur identité, quelles que soient leurs convictions intimes. On ne peut nier qu’à Mons il existe une réelle affection, d’ordre spirituel ou folklorique, pour Waudru.

Peut-on expliquer cet attachement ? Je n’ai pas de réponse toute faite, mais bien quelques éléments de réflexion.  Jacques Attali, dans son Dictionnaire du XXIe siècle, écrivait dans les années 1990 qu’à la mondialisation correspondrait un retour vers une identité de terroir. Citoyens du monde, nous éprouverions le besoin de souligner d’où nous venons. Ce n’est pas faux… En outre, je dirais que dans notre monde hyper-individualiste, l’homme reste quand même friand de rituels collectifs fédérateurs. Enfin, des événements pluriséculaires comme la descente de la châsse de sainte Waudru, la procession ou le combat entre saint Georges et le dragon, ont un parfum d’éternité, d’intemporalité, qui peut sans nul doute fasciner les êtres finis (comprenez les êtres limités dans le temps) que nous sommes.

Waldetrudis - Société des Bollandistes © Isabelle Françaix

Waldetrudis – Société des Bollandistes © Isabelle Françaix

Est-ce ce patrimoine culturel qui vous a guidé dans votre propre parcours d’historien et de bollandiste ?

Nos villes ont une réelle richesse patrimoniale et historique. Elle est pour ainsi dire gratuite, à la portée de tous, moyennant évidemment un effort de lecture.  Bien que vivant à Bruxelles depuis 15 ans, je suis resté très attaché à Mons et je ne refuse jamais la moindre demande relative à son histoire, qu’il s’agisse d’un article à rédiger ou d’une conférence. Ayant habité près de trente ans à Hyon qui est, côté sud et à l’extérieur des boulevards, la banlieue verte de Mons, je me rendais régulièrement à pied à l’école (de Messines) et au collège (Saint-Stanislas), et le fait d’avoir quotidiennement arpenté les rues de Mons m’a sans doute sensibilisé à la valeur et à la beauté de son patrimoine.

Une petite anecdote pour terminer : lors de ma première année d’études à l’Université de Namur, j’ai royalement raté mon examen d’Antiquité : j’avais mal travaillé et sans doute trop guindaillé. Je n’ai jamais oublié la colère du professeur qui m’avait interrogé, ni ses propos tonitruants mais justes : « Chacun, quelle que soit sa situation, doit aider la région dont il est issu et la tirer de son mieux vers le haut. » Ces propos m’ont marqué. Je crois effectivement en l’utilité de mon travail d’historien qui, sans prétendre directement soulager la détresse sociale, peut apporter du sens à certains et contribuer à nourrir une fierté envers sa région.

Propos recueillis par Isabelle Françaix le 21 février 2014, à Bruxelles

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