Jurgen De Bruyn – Arpenteur de symboles

Jurgen De Bruyn © Isabelle Françaix

Jurgen De Bruyn © Isabelle Françaix

Mons 2015 – SEMAINE ROLAND DE LASSUS

Alchimie et Métamorphoses – Jurgen De Bruyn – 08/10/2015 – 12h15 – Chapelle du Silence – ARSONIC

Viva Orlando ! Virée musicale dans les cafés de Malines (20/09/2015) et de Mons (10/10/2015)

Jurgen De Bruyn se promène à travers les siècles grâce à son luth et ses rêves, souvent entouré de ses compagnons de l’ensemble Zefiro Torna. Zephyr réussit chaque année à chasser l’hiver rigoureux en s’inscrivant dans le cycle des saisons et ses métamorphoses. Symboles, arcanes, transmutations… l’univers des alchimistes nous emmène jusqu’à l’essence des choses, distille le passé et le fait renaître sous les couleurs de notre monde contemporain. Aujourd’hui est hier, hier est aujourd’hui et toute création est une transfiguration. Ménestrel surgi d’autrefois pourtant bien ancré dans notre XXIème siècle, Jurgen De Bruyn voyage, d’une aube à l’autre, au cœur d’une musique en éternelle métamorphose.

Jurgen De Bruyn, le 8 octobre 2015, vous donnerez un concert de luth en hommage à Lassus dans la Chapelle du Silence d’Arsonic.  Lassus n’a pourtant pas composé de pièces instrumentales…

Il n’a écrit que des pièces vocales mais, de son vivant déjà, les éditeurs en transcrivaient une bonne partie pour luth. Les Pays-Bas, la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Angleterre les publiaient abondamment. Certains luthistes comme Vicenzo Galilei ou John Dowland reprenaient certains des « tubes » de Lassus, telle Susanne un jour qui était extrêmement populaire. La production était énorme. Le luth étant l’instrument principal du XVIe siècle, plus des deux tiers du répertoire instrumental y étaient consacrés. Il permettait l’interprétation des musiques de danse, des chansons françaises, madrigaux et villanelles, des œuvres religieuses.

C’est la magie de cet instrument : il portait à lui seul un microcosme riche, dense et multiple.

Avez-vous déjà déterminé votre programme ?

Je voudrais mettre en valeur la variété expressive du luth. Au XVIe siècle, les luthistes se permettent des fantaisies : Dowland nous livre Susanne un jour de Lassus sous la forme d’une gaillarde.  Le luth n’est pas polyphonique, mais il peut suggérer la polyphonie en distillant une œuvre originale. L’improvisation est également capitale. On parle de « diminution » des intervalles : en divisant le temps en petites notes très rapides, on crée entre deux accords ou entre deux notes des guirlandes sonores, à la manière des jazzmen. Les figures et les fioritures enrichissent l’esprit de l’original en l’aliénant respectueusement. C’est également une façon de commenter un répertoire et d’en réinventer l’approche.

Bien qu’on imagine le luth lié à notre lointain passé, il semble qu’il traverse les époques en devenant le contemporain de chacune d’elles ?

On ne peut pas éluder les références à l’Antiquité : la chitarra des Grecs anciens, l’oud du monde arabe, rapporté des croisades… Leurs spécificités ont enrichi celles du luth qui, témoin des différentes époques, s’y est adapté. On a d’abord joué du luth avec un plectre, puis sa taille grandissant et le nombre de ses cordes augmentant, avec les doigts.

Jurgen De Bruyn © Isabelle Françaix

Jurgen De Bruyn © Isabelle Françaix

Aujourd’hui, pourquoi est-on attiré par les instruments anciens et la musique ancienne ?

C’est une question essentielle et, pour y répondre, il faut se mettre en dialogue avec notre époque. En fondant la compagnie Zefiro Torna, je voulais créer un miroir entre le monde contemporain et notre passé.  Quels sont, dans notre culture, les éléments qui nous relient à un même noyau, essentiel et fécond ? Quels sont les symboles qui traversent le temps ? Peut-on en trouver la clé ? Le luth est un symbole mystérieux derrière lequel s’ouvre un monde intemporel, riche et inventif. Il y en a d’autres, comme la pierre philosophale des alchimistes, l’idée de microcosmes liés au macrocosme, le labyrinthe, la femme énigmatique… Le symbolisme du XIXe siècle m’attire beaucoup, car il incorpore et redéfinit l’histoire. Peut-être, en déroulant ces fils qui traversent le temps, suis-je un nouveau symboliste qui rêve d’un Gesamtkunst, un « art total » relié à l’essence de l’humain.

Quels symboles trouvés chez Lassus désireriez-vous transmettre ?

Lassus est le maître par excellence de l’union des mots et de la musique. Il ne craint pas d’énoncer des contenus religieux ou philosophiques aussi bien que triviaux, quotidiens et vulgaires. De la villanelle au motet, ou l’inverse, il crée des équilibres entre l’émotion, les mathématiques, la rationalité et la spiritualité. Il culmine tout ce qui fait partie de son époque. On le voit aussi comme successeur de Josquin des Prés et de Cyprien de Rore… Il a synthétise le XVIe siècle dans sa propre musique, comme Bach le fera au XVIIIe siècle.

Le luth permet d’exprimer un langage où les mots sont cachés. La construction d’une pièce doit être suggestive et son architecture globale rhétorique et sensible.

Il doit donc être joué de préférence dans un cadre intimiste afin d’être apprécié ?

Tout à fait : c’est même son biotope naturel ! Ses nuances, ses harmoniques et sa richesse sonore ont besoin de silence et d’intimité pour s’exprimer au mieux. Je développe actuellement un programme centré sur le luth comme microcosme universel. C’est une peinture d’Anselm Kiefer qui m’en a inspiré l’idée : Jeder Mensch steht unter seiner Himmelskugel (1970). Kiefer est un lecteur de Faust, passionné d’alchimie et de transformation métabolique. Il extrait de l’histoire des matériaux à façonner qui nous renseignent sur notre identité et reconstruisent l’invisible. « Chaque être humain vit sous son propre dôme céleste » et chacune de ces bulles est un monde qui nous représente à sa façon un même univers.

Jurgen De Bruyn © Isabelle Françaix

Jurgen De Bruyn © Isabelle Françaix

De quelle époque date le luth que vous jouez ?

Je l’ai fait faire sur mesure par un luthier belge, Dirk De Hertogh. On ne trouve pas de luth d’époque qui soit encore jouable. Les plus anciens sont conservés dans des musées, mais ils sont très fragiles : leur table fait un ou deux millimètres. Elle se déchire facilement. Un luth ne s’améliore pas avec le temps.

Les 10 et 11 octobre 2015, Zefiro Torna entamera une tournée festive de Mons et des villes environnantes avec l’ensemble vocal Mezza Voce d’Aldo Platteau. Quelle tournure prendra-t-elle ?

Ce ne sera pas du théâtre : nous ne ferons pas de reconstitution historique en costumes. A mon sens, l’esprit des chansons à boire et des villanelles doit être révélé par les couleurs de la musique, les rythmes de danse, les parodies exprimées dans les textes et leur expressivité. Nous nous installerons dans des cafés, et très naturellement nous mettrons à chanter, comme dans les pubs irlandais, en espérant que la sauce prenne. Nous ne donnerons pas de grand spectacle, nous nous immiscerons dans le quotidien des promeneurs, des rues et des lieux de rencontre. Nous danserons musicalement !

Lassus ne séparait pas les cultures savante et populaire ; son époque au contraire les décloisonnait. Les gens appréciaient de se recueillir en écoutant de sublimes lamentations mais ils aimaient aussi se réjouir et s’amuser, sans distinction de classe ni de rang. Je suis heureux de pouvoir partager mon expérience avec de vrais amateurs, impliqués dans leur recherche musicologique et en quête d’interprétation. Avec Zefiro Torna et Aldo Platteau, nous voudrions, dans la continuité du cercle de la Pléiade, faire reculer le « Monstre Ignorance » dont parlaient les poètes autour de Ronsard et Du Bellay, en partageant en musique notre amour pour la poésie.

La tournée « Viva Orlando ! » vise à susciter cette énergie.

Propos recueillis par Isabelle Françaix, à Bruxelles, en février 2014

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