Philippe Vendrix – L’érudition créative

Philippe Vendrix © Isabelle Françaix

Philippe Vendrix © Isabelle Françaix

Mons 2015 – SEMAINE ROLAND DE LASSUS

Cubiculum Musicae Lassus – 24/01 au 12/04/2015 – MONS SUPERSTAR – Cour des Anciens Abattoirs

Musicologue, directeur du Centre d’Études Supérieures de la Renaissance de l’Université François-Rabelais de Tours et enseignant à l’Université de Liège, Philippe Vendrix a plongé dans la Renaissance en intégrant le CNRS. Le terme de « renaissance » lui convient parfaitement, car il n’aime rien tant que générer la vie, l’art et l’inspiration avec intelligence. Ce passionné adore mener d’immenses projets susceptibles de relier les patrimoines naturel et culturel, générateurs d’emplois et garants d’espaces vivants protégés en constante métamorphose. Pour cela, il rallie l’érudition à l’action : Toute recherche scientifique doit être replacée dans un cadre expérimental sous forme de défi. J’ai bâti le projet Intelligence des Patrimoines auquel travaillent 300 chercheurs. Trois éléments nous préoccupent : la diversité (nature et culture), la vulnérabilité (guerres et catastrophes) et la projectibilité (à différencier de la prévisibilité ou la prédestination) que leur association peut générer. Plutôt que de nous inviter à voyager dans des machines à remonter le temps, il nous suggère de nous emparer de l’histoire pour la comprendre et la vivre.

Trois grands projets autour de Roland de Lassus sont lancés dans le cadre de Mons 2015.

Philippe Vendrix : Pour comprendre musicalement Mons 2015 dans une perspective historique, il faut l’observer à travers la figure emblématique du polyphoniste montois Roland de Lassus, grand voyageur européen qui s’installa auprès du Duc de Bavière, compositeur de psaumes, motets et chants sacrés autant que de musique profane audacieusement libertine. Mais rappelons-nous que le territoire du Hainaut tout entier était une terre fertile en musiciens de génie ! À Saint-Ghislain naissait un siècle plus tôt l’un des plus grands compositeurs de la Renaissance, Johannes Ockeghem, musicien des Rois de France à Tours au XVe siècle. À Binche, on retrouve le très inspiré Gilles Binchois. À Nivelles, Johannes Tinctoris allait devenir le théoricien réformateur de la fin du XVe siècle…

Avec Musique en Wallonie et aux côtés de la musicologue Annie Coeurdevey, grande spécialiste de Roland de Lassus [Roland de Lassus, Fayard, 2003], il a construit une biographie musicale du polyphoniste de la Renaissance, en cinq volumes par cinq ensembles de pays différents.

Nous avons imaginé, sous le label Musique en Wallonie, un portrait musical biographique de Lassus en cinq CD et sur cinq ans, au travers d’œuvres pour la plupart jamais enregistrées. Chaque volume a été confié à un ensemble vocal de musique ancienne différent. L’ensemble français Ludus Modalis s’est consacré aux années de jeunesse, autour des années 1550 riches de voyages en Italie, en Angleterre et aux Pays-Bas. Madrigaux, motets, chansons et villanelles rivalisent d’expressivité. Les solistes de Singer Pur, ensemble munichois, célèbrent « le temps de la faveur » et « la gloire musicale » de Lassus en Bavière : magnificat, chansons galantes et motets. L’Egidius Kwartet, spécialiste de musiques ancienne et contemporaine aux Pays-Bas, aborde les années de friction à la cour de Bavière, entre 1569 et 1979. Aux Italiens d’Odhecaton et aux Belges de Vox Luminis reviennent les deux derniers volumes de cette anthologie, mystérieux et tout aussi exigeants.

Deux ouvrages de référence aux éditions Brépols, collection Épitome musical, seront édités par le Centre d’Études Supérieures de la Renaissance à Tours.

Nous nous intéressons à la territorialité en musique. L’émergence des centres urbains et de la seigneurie marque le XVIème siècle : y apparaissent les places, les statues équestres, une forme d’humanisme civique. De grandes études musicologiques se sont penchées sur Florence et Ferrare au XVe siècle, Venise au XVIe siècle, puis Paris, Nuremberg, Augsbourg, Vienne, Londres… Il existe des études sur Gand et Bruges mais personne n’a encore étudié de façon approfondie la Renaissance à Bruxelles ou à Mons ! Dans cette aventure, mes racines me titillent.

Nous avons d’abord publié un gros ouvrage, riche d’illustrations, sur la musique en Picardie à la Renaissance, dirigé par Camilla Cavicchi et Marie-Alexis Colin. À l’occasion de Mons 2015, nous avons décidé d’en consacrer deux autres, érudits et plaisants, à la Province du Hainaut. Nous explorerons son territoire, sa complexité, ses frontières fluctuantes et sa fécondité artistique : Le Hainaut : Musique et Renaissance (XVe-XVIe et XIXe siècles), mené par Marie-Alexis Colin (ULB), puis Hainaut, terre musicale (XVIIe et XVIIIe siècles), sous la direction de Brigitte Van Wymeersch (UCL). Le XVe nous apporte Ockeghem, Binchois, Josquin, Dufay… Lassus marque le XVIe siècle de sa figure flamboyante.

Extrait du Dossier de Presse du Cubiculum Musicae Lassus

Extrait du Dossier de Presse du Cubiculum Musicae Lassus

C’est pourtant le mystérieux cubiculum musicae qui nous immerge au cœur d’une expérience musicale vivante.

Ce qui m’intéresse, c’est de faire déboucher ces importantes recherches, traditionnelles et historiques, sur des opérations de restitution virtuelle et d’expérimentation. Un concert de musique ancienne plonge difficilement un auditeur néophyte dans une époque qu’il connaît mal. Une heure d’écoute non avertie est trop longue et mène à une sorte de contemplation hiératique, trop figée pour susciter un réel emportement.

J’ai trouvé dans une correspondance du XVIe siècle le néologisme cubiculum musicae qui désigne « la chambre de musique », un espace privé dans lequel l’épistolier rangeait ses livres et ses instruments de musique. Cela m’a donné l’idée d’un espace clos et mobile, facile à déplacer et à installer dans un site patrimonial : une sorte de cube à remonter le temps ; tout visiteur y vit une expérience musicale en lien avec le site qu’il a découvert. C’est au château de Blois que nous en avons expérimenté la première version. En décembre 1501, le Duc de Bourgogne s’arrêtait au château de Blois où le recevait Louis XII. Or, en 1497, à la mort d’Ockeghem, Josquin avait mis en musique le très beau texte de Jean Molinet, Nymphe des bois, en hommage au compositeur disparu. C’est cette musique, enregistrée par Doulce Mémoire, que nous avions choisie pour le cubiculum musicae installé à Blois, tandis que nous projetions un film.

Cubiculum Musicae, une expérience visuelle et sonore

Cubiculum Musicae, une expérience visuelle et sonore

Nous créerons à Mons 2015 une nouvelle expérience visuelle et sonore de la Renaissance. A cet effet, nous perfectionnons un cubiculum musicae en chêne et zinc. Plus spacieux, il pourra accueillir huit personnes : long de quatre mètres, large de deux et haut de trois, avec un accès destiné aux personnes à mobilité réduite. Le visiteur bénéficiera d’un casque et pourra écouter une pièce de Lassus (enregistrée par Odhécaton) en immersion totale, face à la projection d’une seule image filmée, soigneusement choisie dans l’iconographie de l’époque.  A l’extérieur, une application iPhone-iPad gratuite lui permettra d’obtenir un décodage de l’œuvre entendue, voix par voix s’il le désire, car chacune des parties a également été enregistrée séparément.

Nous poursuivons une expérience similaire avec le projet Art en gare.

Quant au cubiculum, il voyagera également à Chambord pour les festivités 1515-2015 !

Propos recueillis par Isabelle Françaix – Bruxelles – Mars 2014

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