Jean-Luc Fafchamps – Les Lettres soufies : une méditation iconoclaste

Jean-Luc Fafchamps © Isabelle Françaix

Jean-Luc Fafchamps © Isabelle Françaix

Le 18 janvier 2015, à Flagey, l’ensemble Musiques Nouvelles créera H1KhH2WM, le troisième mot soufi du compositeur Jean-Luc Fafchamps. Bien qu’il ne parle guère l’arabe et ne soit ni soufi, ni musulman, il passe une bonne partie de son temps, déclare-t-il, à écrire des lettres soufies : Ces Lettres ne sont pas seulement des missives adressées au «lecteur» attentif, ce sont aussi, et surtout, des exercices de calligraphie, des symboles alphabétiques. Elles s’inspirent d’un tableau soufi  [le Da’wah] reliant un vaste système d’interrelations symboliques aux vingt-huit lettres de l’alphabet arabe : une somme méthodique de la pensée métaphorique et mystique dressée à des fins incantatoires, que j’utilise comme détonateur poétique. » [Source : www.ictus.be]. Au fil du temps, sa démarche se précise, s’approfondit et s’affirme comme la tentative de donner à entendre un sens dont la présence évidente et soudaine disparaît à l’énonciation. Chacune de ses lettres, chacun de ses mots intiment une présence. 

Jean-Luc Fafchamps © Isabelle Françaix

Jean-Luc Fafchamps © Isabelle Françaix

J’affirme avoir le droit de rêver et de porter mon imaginaire jusqu’à la plus lointaine méditation.Les soufis y trouvent la spiritualité ; je pense y rencontrer la poésie.

Jean-Luc Fafchamps, votre approche musicale est-elle mystique ?

Elle est plutôt iconoclaste. Les outils que les religieux désignés comme mystiques nous confisquent en tant qu’outils réservés au divin appartiennent, j’en suis convaincu, à la pensée humaine et à la poésie la plus profonde. Il n’y a aucune raison de leur en laisser la jouissance exclusive. J’affirme avoir le droit de rêver et de porter mon imaginaire jusqu’à la plus lointaine méditation. Les soufis y trouvent la spiritualité ; je pense y rencontrer la poésie.

Tout est question d’interprétation. Les soufis sont des progressistes : ils se permettent une interprétation du Livre plutôt que d’en accepter une lecture littérale. Ils veulent rencontrer Dieu de leur vivant. L’épiphanie n’est pas une promesse de l’au-delà : elle peut se vivre ici et maintenant. Est-ce bien raisonnable ? La folie est plus créatrice que la raison. Certains prennent des substances illicites, d’autres explorent librement un rêve éveillé sans s’efforcer de le rendre logique, de le relier à une présence divine ou de s’en remettre à un prêtre. L’existence d’un principe transcendantal est une hypothèse parmi d’autres, qui n’est pas essentielle à la méditation. Quand ce qui nous traverse a valeur pour soi, il nous est possible d’être en contact avec l’intégralité de notre être sans convoquer un intermédiaire.

Les religions raisonnables posent généralement le principe divin en affirmant son caractère inconnaissable. On peut s’amuser à retourner le concept: Dieu n’existe pas, mais il est connaissable. C’est dans ce paradoxe que prennent source les Lettres soufies : bien que Dieu soit inventé, imaginé, nous affirmons qu’il est connaissable, et que le connaître, c’est aller au-devant de soi-même.

Quel type de méditation pratiquez-vous ?

Je ne sais pas vraiment. Je me suis rendu compte que je commençais certaines de mes pièces musicales les plus importantes en évacuant toute intention a priori. J’écoute tout ce vers quoi ma pensée, ma sensibilité, mes émotions me conduisent. J’entre alors dans une intense activité : je lis dans toutes les directions, consulte des musiques anciennes, m’interroge sur ce désir qui m’anime, comme si tout mon être se réunissait autour d’un feu particulier.

Composer est une forme d’exégèse.

Vous devenez une caisse de résonance ?

Oui. Je n’ai pas de projet avant d’avoir enlevé tout projet. C’est ma pratique de la méditation. J’écoute ce qui résonne en moi, et je laisse cette résonance s’emplir d’une série de signes. Composer est alors une forme d’exégèse.

Il m’est souvent impossible, avant d’écrire, d’économiser cet état de totale déréliction avec la contingence du réel, qui est aussi une profonde « religion », dans le sens étymologique de « lien » avec le tout. Je me mets délibérément dans un état second.

Peut-on parler d’un état de conscience extrême ?

C’est un état d’être : être comme verbe et présence. Je me sens comme tendu au centre d’une toile, relié dans toutes les directions. Rien n’est en dehors de ce dont je peux rêver, il n’y a plus de frontière : tout est dans tout. Cependant, comme je n’ai pas la force de restituer cette totalité, j’obtiens toujours un résultat particulier, partiel ou « coloré ». Prenons un exemple : un bruit blanc contient toutes les fréquences possibles à égale intensité, mais on ne peut le produire que de manière électronique. Si l’on imagine que ce bruit blanc représente la totalité que nous évoquions, je n’obtiens à chaque nouvelle pièce musicale qu’un bruit rose, une partie de ce spectre.

Maintenez-vous cet état de conscience aiguisé tout le temps que vous écrivez ?

Toutes mes compositions ne sont pas des lettres soufies. Je travaille aussi à des projets plus intellectuels, très rationnels ou tout à fait humoristiques !

Dans le cas qui nous occupe, je ne peux pas tenir cet état d’extrême conscience sur une aussi longue durée que celle de l’écriture d’une pièce. Certainement suis-je trop lent.

Aussitôt que je veux « faire » quelque chose de cette boule de sens, je la perds. Il me faudrait transmettre, rappeler, révéler à nouveau ce qui me relie au monde avec cette acuité mais… cela s’effiloche. Cette réalité se morcèle. Une table de travail, un piano, un ordinateur, un système d’écriture sont des objets trop rationnels. Je retrouve les composantes de ma méditation mais elles ne sont plus soudées.

Le Jawâhiru’l-Khamsah, tableau symbolique – et assez mystérieux –  de la mystique soufie fonctionne pour moi de manière un peu magique : il résonne à la lecture  comme réservoir mnémonique des états non-intentionnels auxquels me donnent accès les moments de totale disponibilité dont on parlait plus tôt. Ces états qui m’échappent, il semble les organiser pour moi, les structurer, m’aidant ainsi à les maintenir vivaces. Je parviens dès lors à en faire des musiques : des boules d’énergie qui convoquent en elles-mêmes une série d’éléments que j’y ai associés, avec le soutien apparemment infaillible des constituants du tableau. Parfois l’un d’eux me saute aux yeux : le bleu, le chiffre 3,… avec violence, évidence. C’est incroyable, peut-être délirant (ça ne m’inquiète pas), mais ça tombe comme ça.

Mot soufi © Isabelle Françaix

Mot soufi © Isabelle Françaix

Peut-on parler d’inspiration ?

Il s’agit plutôt d’un jeu entre l’intuition, la mémoire et le sens. Je consulte le tableau du Da’wah, cet oracle qu’un autre a imaginé ailleurs et à une autre époque en songeant à recréer une totalité, et tout à coup, il m’apparaît clairement que cet état associé à cette colonne, là, à cet endroit, j’en ai la mémoire !

L’interprétation arrive dans un second temps, lorsque mon cerveau se met à agir. C’est un plaisir rationnel, un jeu entre cette boule de sens qui s’effiloche, la mémoire de sa présence (qu’il faut se raconter très vite, comme un rêve que les récits métamorphosent) et la colonne d’attributs qui correspond à une lettre soufie, forcément incomplète. Autant de colifichets pour la création.

Cette technique n’est-elle pas proche de celle des surréalistes ?

Effectivement. Cependant, les surréalistes pensent que ce rêve leur est envoyé par l’inconscient. Je désire pour ma part une inconscience totale : l’être absolument présent.

Et pourtant, le tableau du Da’wah, disiez-vous, vous relie aussi à un passé…

Bien sûr, puisque mon travail est une exégèse ! Je suis atterré par ce que nous font croire les temps présents : l’art existerait en dehors de tout recommencement, éternellement nouveau. Or, si l’on ne fait pas l’effort d’analyser, ou au moins de connaître, ce qui existe déjà, on recommence toujours le même scénario depuis le début en reproduisant sans cesse les mêmes péripéties, et donc plus on veut croire que tout est nouveau, plus on répète ce qui a déjà eu lieu. Cet éternel recommencement, qui nous ramène inexorablement aux mêmes limites, m’exaspère. Impossible d’avancer de cette façon.

J’écris en contextualisant et en développant cette évidence soudaine que j’ai d’abord perçue comme une immédiateté.

Justement, avec ce troisième mot soufi de cinq lettres, H1KhH2WM, vous proposez un voyage de clairvoyance : un tombeau, H(à’)1, devient esquif, K(hà), pour déjouer la nuit, H(à’)2, jusqu’à la vision d’un dôme, W(aw), les yeux ouverts, M(ìm). À chaque lettre correspond alors une image qui semble conduire à la lucidité.

Auparavant, je ne donnais pas de sous-titres évocateurs à mes lettres soufies. Mes prédécesseurs avaient pour anathème la narrativité. Pas moi ! Je pourrais développer une technique autour d’un son, puisque le sens m’apparaît sous forme de son, mais en fait… ça m’ennuie ! Je n’arrive pas à écouter plus d’une minute ou deux une musique qui soit un simple son. Je trouve ça décoratif. Que ça me plaise ou pas, que ça m’intéresse ou non, ça ne me suffit pas… Ça ne me conduit nulle part. Ce qui m’intrigue en revanche, c’est comment ce son est arrivé là. J’essaie de mettre en place une narration musicale qui évoque non seulement la chose en soi, mais aussi le processus de sa révélation. Ce dispositif linéaire, partiellement rétif aux modes d’hier, m’aide véritablement à écouter. J’écris en contextualisant et en développant cette évidence soudaine que j’ai d’abord perçue comme une immédiateté. C’est la seule solution qui me semble adéquate et constructive au fait que le présent n’existe pas.

Chaque lettre du Da’wah contient-elle a priori le sens que vous lui donnez avant de former un mot ?

Comme nous l’avons déjà évoqué, chaque lettre renvoie à un faisceau de symboles. Le sous-titre que je lui choisis est un titre-valise, comme notre pensée est à tiroirs. Le Da’wah part d’une lettre arabe dont nous obtenons la translittération en français ; j’y adjoins un sous-titre, une instrumentation, etc. Sachant que je compte « écrire » les 28 lettres de l’alphabet arabe, de telle manière que leurs combinaisons puissent donner un peu plus de 300 mots différents, c’est un casse-tête chinois que l’on peut remonter de différentes manières.

Un mot est une entité composée de lettres, mais ces lettres n’étant pas ici de simples signes, mais des nœuds de sens, le mot résultant devient une narration, une mise en perspective potentiellement signifiante des éléments qui le constituent chacun par rapport à chaque autre. Chaque mot-récit peut ainsi résonner de façon différente pour chacun, et à chaque fois. L’effort qui se perpétue ensuite est celui d’une nouvelle interprétation.

J’essaie de me placer à l’endroit des soufis pour regarder à distance la racine sur laquelle j’essaie de croître.

Pensez-vous que l’exotisme des lettres soufies soit une aide pour votre imagination ?

Très certainement, mais il n’y a rien d’exotique dans ma musique. Je ne m’inspire pas de la musique soufie, magnifique certes, mais dont je ne ressens pas au premier degré les épiphanies. Mes épiphanies à moi relèvent de ma culture : une modulation chez Wagner ou un tournicotis spectral chez Grisey !

L’exotisme n’est pas dans l’imitation. J’essaie de me placer à l’endroit des soufis pour regarder à distance la racine sur laquelle j’essaie de croître. Cela élargit ma perspective.

La plupart du temps, les compositeurs parlent de leur méthodologie technique. Les techniques sont essentielles et je les étudie passionnément car elles ne me viennent pas aussi naturellement qu’à Mozart ! Mais c’est un artisanat et non une fin en soi, un aboutissement.

Jean-Luc Fafchamps © Isabelle Françaix

Jean-Luc Fafchamps © Isabelle Françaix

Votre troisième mot soufi fait-il sens ?

Celui-ci plus encore que les précédents.

Pour des raisons pratiques, le premier n’avait pu être créé dans son intégralité. Il y manquait la lettre centrale. J’éprouve plein d’affection pour lui, mais il est un peu déséquilibré. Le deuxième tend vers sa destruction. Le troisième est une renaissance. Est-ce un vœu ou une réalité ? J’y ressens en tout cas une sorte d’ouverture…

Comment l’associez-vous à votre propre parcours ?

L’ordre des lettres à l’intérieur du mot ne correspond pas nécessairement à la temporalité de leur écriture. Il s’est imposé ensuite.

La première lettre de ce mot, H(à’)1, devait être une pièce très joyeuse en hommage à Jonathan Harvey, pour un concert où nous serions créés en même temps. Il est mort entre temps. Tout s’est brouillé. Jonathan est le premier compositeur à m’avoir encouragé ; il était – à mes yeux –  un ami. Le sens de cette composition, son intention et son désir étaient perdus. J’ai décidé de la reconstruire à l’envers, de la joie vers le silence, en la réorganisant d’après les sept étapes du deuil. C’est donc un tombeau.

« Esquif », K(hà), est né comme toujours sous l’impulsion d’une commande. Il me fallait écrire pour quatuor à cordes et électronique. J’imaginais les quatre musiciens au milieu de la scène, tournés en cercle vers le public qui les encadrerait, lui-même encerclé d’un dispositif électronique. Je songeais à un ilot ballotté au milieu de la foule, dans un maelström sonore. Aucune salle ne se prêtait à cette configuration, mais l’image du Styx et d’Achéron m’a poursuivie. Esquif raconte la traversée des cinq fleuves des Enfers, jusqu’au Léthé, l’oubli bienvenu. On y trempe les morts pour qu’ils puissent renaître après avoir oublié leur ancienne vie.

« Dôme », W(aw), a été écrit entre ces deux lettres. C’est une pièce pour quintette à anches et cordes d’inspiration grégorienne. La musique s’élève en chœur, comme une prière. J’ai conçu un système d’écriture rythmique qui lui est spécifique, pour aboutir à une monodie profondément libre, qui se complexifie et se ramifie à l’infini dans des variantes hétérophoniques. On monte ainsi vers les cimes d’un édifice collectif.

Les lettres H(à’)2, « pour déjouer la nuit », et M(ìm), « les yeux ouverts », ne sont pas terminées. Je suis en train de « déjouer la nuit » envers et contre tous les tabous. Car il s’agit d’une mélodie (certes moins séduisante – ou en tout cas « prévisible » –  que celles de Vivaldi ou de Verdi !) confiée à un cor anglais et constamment colorée par deux ou trois autres instruments. Je change la couleur d’une note en modifiant la superstructure harmonique. On peut suivre la mélodie, mais si l’oreille se focalise sous son infrastructure, elle entend l’enfer… Un enfer sonore. Rien de bien méchant ni de clairement défini : une atmosphère informe et bruiteuse.

M(ìm), « Les yeux ouverts », évoquera une joie d’acier. Ce sera une pièce lucide, ni triste, ni chaleureuse, mais lumineuse. C’est à la fois une ouverture et un resserrement du sens. Au départ de cet aboutissement, je concevrai la suite, et la fin, de ce projet Soufi qui m’occupe depuis… quinze ans !

Propos recueillis par Isabelle Françaix le 09/09/2014

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