Claude Ledoux – Méthodologie des bifurcations

Claude Ledoux (c) Isabelle Françaix

Selon le physicien Ilya Prigogine, les théories du déterminisme et du chaos ne tiennent pas face aux changements de cap qui, au cœur de la matière, correspondent à des phases de non-équilibre, où le sens de la bifurcation est imprévisible. Plus que la matière, ce sont les chemins qui la relient qui nous importent : ils créent des configurations de fragments. On peut y déceler, selon moi, une méthodologie. Il faut peu de choses pour passer d’un état à un autre. C’est sur la trame de ce mouvement, sur sa dynamique que se situe notre imaginaire.

Impossible d’ailleurs d’arrêter celui de Claude Ledoux… Etudiant en peinture à l’Académie des Beaux-Arts, et en musique au Conservatoire de Liège, il opte dès 1994 pour la chorégraphie du geste musical et sillonne le monde à la rencontre de l’inépuisable altérité qui l’émerveille, l’inspire et nourrit sa musique. Le Festival Ars Musica dont il fut le commissaire en 2012 témoigne encore de sa passion insatiable pour l’altra cosa, autre cause et autre chose… Lorsqu’il écrit Torrent en 1995 à l’intention de Jean-Paul Dessy, il revient d’Inde dont il a découvert les délicates et voluptueuses microtonalités. C’est cette pièce de jeunesse qui figurera dans le coffret-anniversaire des 50 ans de Musiques Nouvelles, à paraître chez Cypres le 6 décembre 2012.

Claude Ledoux (c) Isabelle Françaix

A cette époque, Jean-Paul Dessy, Patrick Davin et moi étions en grande connivence. Nous avions formé l’ensemble Synonyme dans les années 80 et nous étions tous trois au conseil d’administration de Musiques Nouvelles. Torrent était destiné à Jean-Paul et Patrick le dirigerait : c’était l’occasion rêvée de jouer les pieds nickelés de la musique contemporaine ! Ce témoignage est un moment historique qui nous relie tous les trois, comme une fulgurance de jeunesse.

J’avais 35 ans et j’étais sidéré par les folles pratiques musicales indiennes. En Inde, l’oreille se divise en 22 shrutis : ce sont presque des quarts de ton. Les professeurs exigent de leurs étudiants qu’ils les chantent ou les jouent avec exactitude. Nous n’avons en Occident qu’une approximation au demi-ton. Les Indiens la placent au vingt-deuxième d’octave ! J’ai eu envie d’écrire une pièce qui serait totalement microtonale. Tous les musiciens de Torrent doivent donc, en principe, jouer avec exactitude des micro-tons, des inflexions, ce qui, pour nous qui ne sommes pas formés à jouer avec justesse ces gammes non tempérées, est une utopie.

Jean-Paul a accueilli la partition avec une grande excitation ! Nous nous sommes mis à tester ensemble de nouvelles modalités de jeu. J’avais moi-même composé ce concerto un violoncelle entre les mains, expérimentant certaines pressions d’archet ou d’inenvisageables positions des doigts. Jean-Paul s’y essayait avec étonnement et en tirait d’incroyables révélations sonores. Cette interaction si heureuse me réjouissait. Un compositeur comme moi, qui triturait un instrument qu’il connaissait peu, pouvait ouvrir grâce à sa naïveté, des perspectives inattendues à un violoncelliste expérimenté. J’adore bidouiller ; je suis très tactile. J’aborde souvent la musique sous son incarnation, sa corporéité, comme si elle était inscrite dans nos cellules et nos mouvements. Parfois des musiciens me disent : « Cz que tu as écrit là est curieux. Tu transcris sur papier des choses qu’écrirait un débutant… mais elles sont poussées ici dans une dimension artistique ». Dans ses lettres, Van Gogh raconte son désespoir de ne pouvoir peindre des glacis avec des composants sophistiqués, à la manière des peintres pompiers du XIXe siècle. Il « bricole » alors, comme dit Levi-Strauss, avec les outils de piètre qualité dont il dispose. Et sa démarche devient tout à fait originale. Je pense que de telles démarches peuvent exister en musique : on bidouille et l’on se sert des tabous de jeu et d’écriture comme d’une nouvelle matière inexploitée.

Il nous faut alors convaincre les instrumentistes de retrouver un geste quasi primaire : le geste primitif et instinctif des enfants. Comme celui de Miro.

Avec Jean-Paul, nous avons construit pierre à pierre un édifice tout à fait surprenant, un torrent qui nous emportait mutuellement toujours plus loin dans l’impossible : « On ne peut pas jouer comme ça… Ça ne se fait pas.  Mais… ça marche ! »

Claude Ledoux (c) Isabelle Françaix

Cette audace un peu folle, Claude Ledoux, ne s’émousse-t-elle pas avec le temps ?

Vers 40 ou 50 ans, on se demande comment rester fou tout en étant efficace. Qu’est-ce que la folie, si ce n’est la non correspondance à une procédure normative ? Il faut différencier la folie compulsive de la folie artistique. La première est impossible à maîtriser, on la subit sans pouvoir s’en échapper. La seconde est une mise en abyme de la folie : on peut la manipuler. Si nous étions vraiment fous, nous tournerions compulsivement sur nous-mêmes.

Je reviens toujours à Ligeti : « On peut être aussi imaginatif que possible ; un jour ou l’autre, on devient académique de soi-même. » Traduisons ici : « On peut être aussi fou que possible, on devient un jour une norme de soi-même ». Il faut par conséquent demeurer assez fou pour découvrir d’autres horizons, d’autres rêves. Prendre le bateau, oser affronter la tempête au grand large… La folie de la folie, c’est devenir assez fou pour la manipuler !

Depuis Torrent, comment votre musique a-t-elle évolué ?

Ce qui a modifié ma perspective, c’est le regard que je porte sur le monde et le voyage, dans toutes ses dimensions. Après l’Inde, j’ai voyagé en Asie. Je suis allé sillonner le Brésil et le Japon. J’ai épousé une Japonaise. Les découvertes d’autres cultures, d’autres modes de pensée m’ont nourri de façon considérable. Cette dimension a toujours fait partie de ma musique : « Qu’y a-t-il chez l’autre ? »

Enfant, j’habitais un village minier entre Namur et Charleroi qui, à la fin des années 60, était pour moitié habité d’Italiens. Vivre avec eux au quotidien, car c’étaient mes camarades de jeu et d’école, partager leurs repas, préparer les pâtes à la main alors que mes parents les achetaient dans le commerce… tout cela m’émerveillait. Je n’acceptais pas tout, mais j’apprenais que d’autres traditions existaient.

J’appelle ça des « transpirations de culture ». Il y a toujours des porosités et des connivences moléculaires entre les cultures, qui garantissent notre humanité.

Finalement, pour moi, la musique n’est pas uniquement l’aventure du sonore. C’est une aventure humaine, de la pensée. La musique n’est jamais qu’un avatar de la communication de ce que je vis et rencontre, de ma façon de penser le monde, comme la peinture ou tout autre art.

Claude Ledoux (c) Isabelle Françaix

Qu’est-ce qui vous remue et vous bouscule aujourd’hui ?

J’ai été élevé dans la culture populaire. Puis le conservatoire me formant aux musiques nouvelles m’a fasciné, mais aussi enfermé dans de nouvelles normes. Le fait d’être compositeur de musique contemporaine, c’était affirmer appartenir au monde de la musique savante. Alors, il fut un temps où je n’ai plus oser écouter Deep Purple et Pink Floyd, ces musiques que j’aimais adolescent… Finalement, cet amour pour les musiques populaires est revenu de manière un peu insidieuse, à travers les musiques traditionnelles non européennes. C’est comme si j’avais éprouvé une frustration, un manque. J’avais besoin d’autre chose… Henri Pousseur avait entrepris cette démarche bien avant moi.

Depuis l’avènement du nouveau siècle, les tabous s’écroulent, ce qui m’a permis de retrouver mes amours de jeunesse aux côtés de ma fille qui a maintenant 17 ans. Ça se ressent dans ma musique. La toute dernière pièce que je viens d’écrire s’appelle Dance with Rihanna, Ligeti behind the door ! Je l’ai dédiée à Jean-Philippe Collard Neven. J’étais en train de composer une série de pièces destinées à un album pour la jeunesse, quand je me suis mis à analyser les déplacements rythmiques, les superpositions peu banales et les structures parfois complexes de la musique de Rihanna… Ma pièce est finalement une sorte de météore, née de ma plume par pur désir personnel.

Claude Ledoux (c) Isabelle Françaix

Toutes les musiques vous intéressent-elles ?

Je ne fais pas de classifications esthétiques. Si tout un pan de notre philosophie occidentale est basé sur les catégories, je suis davantage marqué par la pensée de Levi-Strauss : « L’avenir sera à celui qui pourra créer un chemin dans cette entropie de la connaissance ».

Entre les fragments du monde qui nous parviennent aujourd’hui, nous sommes une sorte de lien électrique, de nuage fragmentaire de la connaissance. Un rhizome céleste.

Propos recueillis par Isabelle Françaix

 

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