Henri Pousseur ou l’invention intransigeante – Texte de Pierre Bartholomée

Henri Pousseur et Pierre Bartholomée – Archives du Centre Henri Pousseur

En 2009, peu de temps avant la disparition d’Henri Pousseur, le 6 mars 2009, dont Musiques Nouvelles préparait le 80ème anniversaire en organisant un concert en son honneur (13 mars 2009, dans le cadre d’Ars Musica), Pierre Bartholomée écrivait pour son ami et compagnon de musique, un texte destiné à la Revue#03 de Musiques Nouvelles, que nous reproduisons ci-dessous. L’intégralité de l’enregistrement de ce concert, dirigé par Pierre Bartholomée, fera l’objet du CD consacré à Henri Pousseur dans le coffret-anniversaire de l’ensemble, à paraître chez Cypres le 6 décembre 2012.

HENRI POUSSEUR ou L’invention intransigeante

Brosser en quelques paragraphes le portrait d’un homme aussi multiple, novateur et irréductible qu’Henri Pousseur relève du défi. Sa production est immense, son action et son enseignement ont profondément marqué plusieurs générations de compositeurs. J’entends encore Olivier Messiaen : « Pousseur ! Il est tellement intelligent ! », je relis Michel Butor : « Depuis que nous nous sommes rencontrés lors d’un concert au Domaine musical à l’Odéon, ma façon de percevoir non seulement les orchestres mais la vie s’est transformée » et Pierre Boulez, dans une lettre datée de 1951, à John Cage : « J’ai reçu récemment une musique d’un  jeune musicien belge de Liège -22 ans- que j’avais rencontré (…) à Royaumont. Ce sont des mélodies religieuses pour voix et trio à cordes. C’est très intéressant et remarquablement bien  écrit.»

Quelques traits physiques : Henri Pousseur est grand, mince, un peu  raide et noueux, il a quelque chose d’un arbre : solidité, résistance, solennité, obstination, racines profondes, branches largement déployées. Son regard, très vif, l’extrême écartement de ses yeux (gris-vert) fascinent. Le front, haut et large, le nez, extraordinaire, la bouche grande, mobile, rieuse, gourmande, moqueuse, méfiante captent l’attention. La voix forte et assurée, étonnamment musicale, chantante, interpelle, raconte, enseigne, débat, veut convaincre. Aux temps héroïques de l’ascension sérielle, les cheveux (blond châtain) étaient dressés en courte brosse. Plus tard, libérés de cette rigueur, ils ont pris des allures presque romantiques.

Henri Pousseur (c) Michel Boermans

Henri Pousseur est né à Malmédy en 1929. Il est très attaché à ce petit coin excentré de la Belgique, à ses paysages, ses prés et ses forêts, ses petites villes et ses campagnes au climat rude et au relief tourmenté. Il connaît bien les coutumes étonnantes et parfois très anciennes qui y demeurent vivaces. Il est profondément marqué par l’imbrication latino-germanique très particulière qui fonde l’identité des gens de ce pays de rivières et de vallonnements sauvages.

C’est un marcheur. Il avance à grands pas. Il a besoin d’air, d’espace, de ciel et de verdure. Il aime les parlers locaux et il connaît leur histoire. L’entendre décrire le Carnaval de Malmédy est un vrai plaisir. Son répertoire de chansons traditionnelles est infini. Chez lui, la musique est une activité naturelle, un travail constant, une joie physique autant que mentale et spéculative, pleinement affranchie des conventions mélomanes bourgeoises, profondément ancrée dans la vie et totalement ouverte sur le monde.

Si chacun sait que quelques rencontres, celles de Pierre Froidebise, d’André Souris  et du jeune Pierre Boulez, ont marqué sa vie d’étudiant passionné et de compositeur déjà en pleine phase créatrice et prospective -l’impression puissante qu’il a éprouvée, enfant, à l’écoute de la musique d’Anton Bruckner étant de moindre notoriété mais non sans importance- la vivacité et la constance de son intérêt pour les musiques du Moyen-âge et de la Renaissance comme pour les musiques non-européennes et leurs pratiques doivent être présentes à l’esprit de qui veut approcher sa personnalité et sa production.

Henri Pousseur est un intellectuel de haut vol. Son œuvre théorique est considérable. Il est un compositeur novateur et fécond, un penseur rigoureux et prospectif. Sa musique est jouée sur tous les continents. Son catalogue compte près de deux cents pièces parmi lesquelles beaucoup ont durablement influencé l’évolution de la musique depuis la fin des années 1950. Sa discographie est abondante. En 2004, il a reçu le Prix Charles Cros pour l’ensemble de son œuvre.

Ses relations, ses échanges de correspondance, ses entretiens, ses polémiques avec d’éminentes personnalités de son temps témoignent de l’intensité de sa présence au monde.

Il a beaucoup dialogué avec de nombreux compositeurs –Luciano Berio (qui ne cachait pas ce que sa Sinfonia devait à Couleurs croisées), Pierre Boulez (qui, dès 1959, a dirigé Rimes pour différentes sources sonores à Donauschingen et à Paris et qui a donné une création mémorable de Couleurs croisées, à Bruxelles, en 1968, puis à New-York), et Karl-Heinz Stockhausen dont il fut très proche, mais aussi John Cage (dédicataire de Répons pour 7 musiciens), Edison Denisov, Luis de Pablo (commanditaire et co-dédicataire des Ephémérides d’Icare 2), Lukas Foss, Karel Goeyvaerts (dont il a repris la « résidence » à la KUL), Mauricio Kagel, Gyorgy Kurtag, Gyorgy Ligeti, Bruno Maderna, Luigi Nono, Frédéric Rzewsky, Alfred Schnittke, Iannis Xenakis, Hans Zender (qui lui a notamment commandé et a créé, à Vienne et à Baden-Baden, Il Sogno de Leporello pour le 250e anniversaire de la mort de Mozart) mais aussi beaucoup d’autres.

Sa collaboration aujourd’hui semi-séculaire avec l’écrivain Michel Butor a donné naissance à des œuvres majeures parmi lesquelles Votre Faust, « fantaisie variable genre opéra », créé en janvier 1969 à la Piccola Scala de Milan, Leçons d’enfer, « théâtre musical » sur le dernier voyage d’Arthur Rimbaud, créé en 1991 au festival international de Metz, ou encore Déclarations d’orage, grande pièce pour récitant, soprano, baryton, trois instruments improvisateurs, orchestre symphonique et bandes magnétiques, créé au concert inaugural du festival Ars Musica, le 4 mars 1989.

L’évocation de ses nombreux échanges, débats et collaborations avec des linguistes, des peintres, des philosophes, des poètes, des architectes, des musicologues et des savants serait longue. Citons seulement quelques noms : Edgar Morin, Claude Lévy-Strauss, Nicolas Ruwet, Jacques Dubois, Robert Wangermée, Célestin Deliège

Henri Pousseur – XXe anniversaire de Musiques Nouvelles – Archives du Centre Henri Pousseur

Henri Pousseur a beaucoup enseigné. C’est à lui que l’on doit la première traduction française des écrits d’Alban Berg. Il a donné des conférences un peu partout dans le monde. Ses années de direction du Conservatoire de Liège ont profondément marqué l’évolution des conceptions et des mentalités. Il a donné des sessions de cours en Allemagne, en Suisse et aux Etats-Unis, travaillé aux studios de musique électronique de Cologne, Munich et Milan. Ses élèves se comptent par centaines. Des universités ont fait appel à lui, en Belgique (Liège et Leuven) et aux Etats-Unis (Buffalo). Il est Doctor Honoris Causa des Universités de Metz et de Lille III. Il est membre de la Classe des Beaux-Arts de l’Académie royale de Belgique. L’ensemble de ses manuscrits et de sa correspondance a été acquis par la Fondation Sacher à Bâle.

Henri Pousseur est un bâtisseur : après avoir animé le Studio de musique électronique de Bruxelles qu’avaient fondé Hervé Thys et Raymond Liebens, il a imaginé, créé et dirigé le Centre de Recherche et de Formation Musicales de Wallonie et fondé l’Institut de Pédagogie Musicale du Parc de la Villette, à Paris. A Liège, il a œuvré de toutes les forces de son imagination et de sa volonté, au rapprochement du Conservatoire qu’il dirigeait et de l’Université où il enseignait. Sans lui, sans la confiance qu’il a faite à de tout jeunes musiciens, l’Ensemble Musique Nouvelle n’aurait jamais vu le jour !

Il a beaucoup voyagé, répondant à d’innombrables invitations et alimentant sans cesse une curiosité insatiable. Son ouverture aux cultures non occidentales l’a conduit à travailler avec des musiciens traditionnels japonais et à écrire lui-même des Haiku. Ses amis les plus proches se souviennent certainement du magnifique balaphon africain dont il avait fait l’acquisition et dont il ne se lassait pas d’explorer le formidable potentiel sonore.

On ne peut qu’admirer sans réserve la conscience ardente et particulièrement éveillée, la perspicacité, l’attention toujours en éveil, la formidable créativité, la profonde originalité, l’imagination visionnaire, conceptuelle et créatrice hors du commun de ce cerveau universel.

Il y a chez Henri Pousseur un sens inné, une réelle passion de la pédagogie. Ils sont innombrables et répartis sur tous les continents ceux dont l’esprit a été éveillé et nourri par les cours, les articles, la réflexion, les conseils et l’œuvre de cet infatigable conférencier polyglotte.

Ses lectures innombrables – Heidegger, Bloch, Rouget, Claudel (celui de l’Art poétique), Butor (évidemment), Morin, Lévy-Strauss, Platon, Sophocle, Lao Tseu et tant d’autres (sans compter la littérature moderne américaine pour laquelle il avoue une affection tout particulière) font qu’il peut parler de tout avec une étonnante et très vive compétence.

Cette intelligence, ce talent, il les a mis totalement au service de la compréhension et de l’évolution de la musique et de son temps. Ce sont ces remarquables aptitudes et qualités qui, conjuguées avec un travail acharné, une farouche volonté d’aller au cœur des enjeux essentiels, lui ont permis de développer une pensée théorique totalement originale et véritablement fondatrice. Qui mieux que lui a compris la richesse des gisements enfouis dans l’œuvre de Webern ? Qui avant lui a montré comment introduire la consonance dans un espace harmonique non tonal logique, totalement ouvert et rigoureusement contrôlé ?

Il faudrait beaucoup plus d’espace que celui qui m’est offert ici pour ne fût-ce qu’esquisser les grandes lignes d’un travail exégétique encore à élaborer mais dont l’urgence, faisons-en le pari, ne tardera pas à être ressentie.

Je me bornerai à évoquer quelques œuvres dont la beauté et l’importance doivent être soulignées, des œuvres à reprogrammer d’urgence, même si elles appellent, pour la plupart, un investissement important de la part des interprètes et des producteurs.

Il y a d’abord Votre Faust, qui, après une première série de représentations très controversées à Milan, (Pousseur parle volontiers de « création naufrage ») a bénéficié d’une belle publication discographique audio chez Harmonia Mundi (grand coffret LP), d’une réalisation télévisuelle originale de la RTBF (Les Voyages de Votre Faust) et d’une production de l’Opéra de Bonn pour le festival Beethoven, mais qui demeure dans l’attente d’une réalisation théâtrale à la hauteur de son propos. Il y a aussi Die Erprobung des Petrus Hebraïcus, « théâtre musical de chambre », créé aux Festwochen de Berlin en 1974 pour célébrer le centenaire de la naissance d’Arnold Schoenberg, repris dans la foulée à Venise, et, en version de concert, à Konstanz avant d’être représenté en 1978 dans une adaptation française de Michel Butor (Le procès du jeune chien) à l’Opéra du Rhin et, en tournée, à Liège, Bruxelles et Anvers, puis produit par le Service musical de la télévision belge (RTBF) mais qui, depuis lors, est scandaleusement aux oubliettes. Une troisième grande œuvre devrait absolument être reprise : le fabuleux Dichterliebesreigentraum, grande paraphrase de Dichterliebe de Schumann pour soprano, baryton, deux pianos, chœur et orchestre, commande du Holland Festival, créé à Amsterdam en juin 1993, repris à Bruxelles et à Liège et dont le label Cyprès a publié un enregistrement live. Cette œuvre particulièrement complexe et extraordinaire fait suite à la publication par son auteur d’un livre étonnant et plein d’enseignement, Schumann le poète, paru aux Editions Méridiens Klincksieck à Paris.

Pour des raisons souvent contradictoires, de nombreuses œuvres d’Henri Pousseur ont fait scandale. Ainsi Trois Visages de Liège, réalisation électronique maîtresse créée en 1961 pour un festival « formes et lumières » mais rejetée par l’autorité communale commanditaire dès le lendemain de l’avant-première ! Ainsi également Votre Faust, une œuvre que le mondemusical n’a encore guère eu l’occasion de digérer, Déclarations d’orage, condamnée d’avance par quelques activistes (on aurait, paraît-il, vu des calicots de protestation dans la salle lors de la création à Flagey !), et d’autres …

L’indépendance de cette musique désarçonne. Son intransigeance, sa non soumission aux tendances dominantes semblent décourager les auditeurs peu réceptifs. Il est vrai que Pousseur est tout sauf hédoniste ! Sa voie n’est pas celle de la séduction.

Mais que connaît-on, aujourd’hui, en Belgique, de l’énorme production de ce compositeur ? Quel quatuor à cordes joue Ode (1960), créé à Cincinatti par le Quatuor Lassalle ? Qui, chez nous, chante les Sept versets des Psaumes de la Pénitence ((1950) ou ces Trois chants sacrés (1951) dont Pierre Boulez parlait si élogieusement à John Cage ? Quel groupe belge reprendra Tales and Songs from the Bible of Hell (1979) créé par l’ensemble Electric Phoenix de Londres ? Qui ressuscitera La Rose des voix (1982) pour 4 récitants, 4 quatuors vocaux, 4 choeurs et 8 instrumentistes improvisateurs, créée à Europa Cantat, ou Traverser la forêt, grande cantate pour récitant, voix et instruments, créée en 1987 et dont il existe un bon enregistrement LP ? Créé à Vienne, Il Sogno de Leporello (2006) attend toujours d’être révélé au public belge ! Où est le temps où notre Orchestre national emmenait L’effacement du prince Igor (1971) en tournée aux Etats-Unis après en avoir donné la création à Bruxelles ? Pourquoi aucun de nos orchestres de chambre  ne s’est-il encore attaqué à Trait pour 15 cordes, étonnante et difficile partition de 1962, écrite en scordatura et dédiée à Mauricio Kagel ?

Henri Pousseur aura bientôt 80 ans. Le festival Ars Musica a décidé de lui rendre hommage à cette occasion. Je salue ce geste et je me réjouis des opportunités qu’il offrira de découvrir ou redécouvrir quelques œuvres trop peu connues chez nous.

Henri Pousseur (c) Hélène Pousseur
Pierre Bartholomée – Concert hommage à Henri Pousseur – 13 mars 2009 (c) Isabelle Françaix

On m’avait demandé un portrait et me voici engagé dans un plaidoyer ! Comme si un tel artiste avait besoin de défenseurs ! J’assume ! Aurait-il suffi que, confortablement et sans déranger personne, j’atteste qu’Henri Pousseur est un être généreux, intelligent, ouvert, et à l’amitié fidèle ? Qu’une grande chaleur peut émaner de cet homme réputé sévère et distant ? Qu’un enthousiasme très communicatif n’a cessé d’animer ses relations avec ses amis musiciens, artistes, penseurs ou tout simplement citoyens ? J’ai préféré mettre brièvement en évidence quelques points forts de sa production.

Artiste engagé, très en alerte, soucieux de justice, père affectueux, époux attentionné, aujourd’hui grand-père, Henri Pousseur s’est peu à peu éloigné du monde bruyant et agité de la création en marche. Mais il en demeure à distance un des chefs de file et il poursuit son travail. Ses récentes réalisations multimédiales témoignent d’un engagement ferme et compétent dans la maîtrise des technologies actuelles.

Le Conseil de la Musique de la Communauté française, l’Académie royale de Belgique et les éditions Mardaga préparent un gros volume (Harmonie et série généralisée – 432 pages – sortie prévue en mars prochain) reprenant l’ensemble des articles où il développe sa réflexion sur l’harmonie et expose les techniques qu’il a mises en place à partir du système des réseaux  décrit pour la première fois en 1968 dans un article important : « L’Apothéose de Rameau » auquel il a donné une incarnation musicale particulièrement explicite dans une œuvre composée en 1981 et créée à Paris par l’ensemble Intercontemporain : La seconde Apothéose de Rameau. Cette initiative due à Robert Wangermée et rendue possible par la grande connaissance que possède Pascal Decroupet, professeur à l’Université de Nice, de ce corpus essentiel permettra à de nouvelles générations de découvrir la cohérence et la force d’un cheminement de pensée qui projette sur la musique des points de vue prospectifs du plus haut intérêt et lui offre des outils théoriques nouveaux d’une grande richesse.

Un petit trait insolent pour conclure : l’austère Henri Pousseur est féru d’humour décalé, de masques, de rébus alambiqués et de jeux de mots fantasques…C’est un être pleinement et profondément humain pour qui l’émerveillement et le rire sont nourriture quotidienne.

Pierre Bartholomée (janvier 2009)

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Une réponse à “Henri Pousseur ou l’invention intransigeante – Texte de Pierre Bartholomée

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